© Vlaamse Opera / Annemie Augustijns
 

ANTWERPEN 

Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny (Kurt Weill)

 

Enfants non admis ! C’est la première fois que je lisais ces mots appliqués à une production lyrique ! La presse quotidienne même s’en était fait l’écho, ce qui est rare. Précédé d’un parfum sulfureux, le metteur en scène espagnol Calixto Bielio, fit scandale pour un Bal masqué au Liceu de Barcelone (le choeur chantait sur des toilettes) ou pour un Enlèvement au sérail à Berlin, féroce à souhait. Il se défend pourtant de toute provocation. Le livret de Bertolt Brecht pour Mahagonny campe un endroit où tout est permis ? Il y va ! Trois repris de justice fondent une ville au beau milieu de nulle part, destinée aux plaisirs de tous, mais surtout des délaissés de la société. Arrive donc tout un monde interlope qui s’en donne à coeur joie : boire, baiser, tuer. Jim, bûcheron en Alaska, fera les frais de cette utopie grotesque : ne pouvant plus payer ses orgies, crime suprême dans cet univers mini-capitaliste, il sera exécuté après un procès en bonne et due forme. Et le monde va comme il va… vers sa perte. Fable amère de Brecht, rehaussée des chansons de cabaret de Weill. On en pense ce que l’on en veut, mais la mise en scène est éblouissante : Bieilo remplit constamment l’espace théâtral, construit autour de pas moins de huit caravanes superposées (!) représentant “le camping du pauvre”. Chaque case du théâtre est occupée, et le spectateur en a plein la vue, ne sachant où regarder, de l’immense et grandiose finale du premier acte, terminant sur un festival de doigts d’honneur, à la scène plus que truculente qui ouvre le deuxième. C’est ici que se placent les “audaces” : un participant au concours de bouffe de hot-dogs crève littéralement sur scène, un cardinal défèque joyeusement ; suit un concours de masturbation puis un combat de boxe à mort, très gore. La théorie de ce monde est accomplie : boire, baiser, tuer. Il reste que la scène est secouante, quand même. Et je ne parle pas des filles plus que dévêtues qui ornent le tout. Ou du même cardinal qui leur donne la communion. Pause poétique avec le beau nocturne que chante Jim un peu avant son exécution, page poignante. Sa mise à mort respectera l’épouvante garantie, chaise électrique à l’appui. Au finale, tous les acteurs envahissent la salle et clament depuis les balcons : “Nous sommes tous Mahagonny. » Impressionnant. Spectacle magnifique et bien réglé, il faut l’avouer. Et la musique, là-dedans ? Ebloui par tant de verve scénique, le spectateur l’oublie un peu. Yannis Pouspourikas dirige fort bien, mélangeant savamment musique classique et variétés allemandes, tout en insistant sur l’art de Weill : le choral néo-classique durant la scène de l’ouragan était remarquablement rendu, comme toutes les scènes d’ensemble, très nombreuses (30 solistes sur scène !). Mise en place exemplaire. Parmi les chanteurs, il faut absolument distinguer John Daszak en Jim, Noëmi Nadelmann en Jenny, William Berger en Bill, Erin Caves en ineffable Prokurist, et peut-être surtout la virevoltante Mme Begbick de Leandra Overmann, “maîtresse” absolue de ce monde fou fou fou…

Un spectacle scandaleux ? Outrancier ? Obscène ? Oui, l’oeuvre l’est dans toute sa force irrévérencieuse. Cette production a démontré la nouveauté de l’opéra de Brecht et Weill qui nous parle tout autant qu’en 1930 : une réussite impeccable.

Bruno Peeters 

Vlaamse Opera Antwerpen, 7 octobre 2011

 

 

 

 


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