Difficile d'adapter la destinée – humaine, religieuse- de Jeanne d'Arc à la tradition opératique qui exige de ses héroïnes quelque aventure amoureuse : est-ce pour cela que la pochette nous la représente sur une monture que n'eut point renié Persée une austère Jeanne Andromède presque entièrement nue ?... Avouons-le, dans une chronologie qui va de Kreutzer (1790) à Duprez (1865), de Lenepveu (1886) à Roland Manuel (1937) et Honegger (1938) ; qui, hors frontières inspira Schiller (1801), le jeune Verdi (1845) et même Tchaïkovski (1881), tout n'est pas sans reproche. Or dans cette longue liste, l'œuvre du compositeur allemand Walter Braunfels (1882-1954) occupe une place enviable. Cette suite de « scènes » tirées de la vie de Jeanne d'Arc, écrite de 1939 à 1943 ne manque ni d'atouts, ni de grandeur, ni de vraie musique. Déclaré « à moitié juif », l'auteur se vit dépossédé de sa chaire à la Musikhochschule de Cologne dès 1933, ses œuvres devenant du même coup interdites ( elles « ressusciteront » seulement en 1945). Si bien qu'il y a dans cette vaste composition une vision personnelle du monde, tirée de l'expérience même du compositeur, douloureuse certes, mais empreinte d'espérance. Cette « ascension » spirituelle évoque d'une autre manière le propos d'un Saint François de Messiaen ou du Dialogue des carmélites de Poulenc. Le livret dû au musicien lui même (dans la tradition qui va de Berlioz à Wagner en passant par d'Indy ou Chausson et quelques autres rares compositeurs) est bien « ficelé », où scènes « profanes » et « spirituelles » s'articulent, se télescopent et se mettent mutuellement en valeur. Un atout qui permet à la musique de se développer naturellement – sans facilités stylistiques ou théâtrales. Eloquente dans sa retenue même, habile et souvent émouvante, sans être un chef d'œuvre à couper le souffle, cette musique aux coloris feutrés, enrichit qui l'écoute et c'est une excellente initiative que de l'avoir ressuscitée. Avec un orchestre valeureux conduit avec une intelligence et une sensibilité intenses ( Manfred Honeck) et avec une distribution elle aussi assez remarquable, où brillent notamment Jeanne ( Juliane Banse), Baudricourt (Per-Arne Wahlgren), Gilles de Rais (Terje Stensvold), voici un enregistrement de grand intérêt..
Bénédicte Palaux Simonnet

Walter BRAUNFELS
(1882-1954)
Jeanne d'Arc « Scènes de la vie de Sainte Jehanne »
Johanna - Juliane Banse
Gilles de Rais - Terje Stensvold
Herzog de la Tremouille - Günter Missenhardt
Karl von Valois - Gunnar Gudbjörnsson
Hl. Michaël - Robert Künzli
Swedish Radio Symphony Orchestra
Swedish Radio Choir – Eric Ericson Chamber Choir
dir. Manfred HONECK
2001-2010 – DDD- 2 CD - CD 1 76'20 – CD 2 70'22 – Présentation et textes en anglais et
allemand – Chanté en allemand – DECCA 476 3978
Première version concert à Stockholm en 2001
Son 9 - Livret 9 - Répertoire 9
Interprétation 9
