S’il y a bien un anniversaire qui est passé à peu près inaperçu, c’est celui des 350 ans de la naissance d’Alessandro Scarlatti en 2010. En fait, l’importance historique du compositeur reste inversement proportionnelle à la diffusion de ses œuvres, et ce, malgré l’immense popularité dont jouit la musique baroque. Adulé par ses pairs, élu à l’Accademia dell’Arcadia et anobli par le pape, Scarlatti est pourtant considéré comme le plus grand compositeur lyrique de sa génération. Il consacre l’essor de l’aria da capo et déploie une invention instrumentale inédite, les connaisseurs apprécient également la densité de son contrepoint mais une écriture mélodique souvent imprévisible, voire fantasque et son refus de la virtuosité gratuite lui aliènent une part significative du public et lui valent sa réputation de musicien difficile. Sans expliquer son choix, Marcello Di Lisa s’est concentré exclusivement sur les six derniers opéras de Scarlatti. Ce sont là autant de partitions manuscrites, inédites et révélées ici en première mondiale à l’exception des extraits de la Griselda, dont René Jacobs a dirigé une splendide intégrale. Cette anthologie couvre ainsi la période 1715-1721, depuis Il Tigrane, un des derniers grands succès du Sicilien jusqu’à cette Griselda destinée au Teatro Capranica, ultime chef-d’œuvre et cent quatorzième opus scénique du maître (si on tient compte des rifacimenti, ces adaptations d’œuvres importées au goût napolitain) en passant par Carlo re d’Allemagna (1716), Telemaco (1718), Marco Attilio Regolo (1719) et Cambise (1719). Le musicien d’opéra, confie Scarlatti dans une lettre de 1706, doit essayer « d’émouvoir et d’attirer l’esprit de l’auditeur par la diversité des sentiments qui expliquent les différents accidents du drame. » Le théâtre prime sur l’hédonisme vocal à un point tel que sur les six airs inachevés que contient Marco Attilio Regolo, cinq sont simplement interrompus parce qu’un autre protagoniste fait son entrée ! Une pratique inconcevable, faut-il le dire, chez Vivaldi ou Haendel, qui doivent composer avec l’ego des stars. Entreprise louable, cet enregistrement ne tient pas toutes ses promesses. D’abord, il peine à illustrer la richesse expressive du langage de Scarlatti et précisément son aptitude à traduire une vaste gamme d’affects. La même formule (une sinfonia d’ouverture suivie de trois arie) répétée à l’envi génère une impression de monotonie que renforce la prédominance du chant de bravoure, belliqueux ou triomphal, au détriment du canto spianato, des tendres soupirs et de la mélancolie amoureuse où excelle le compositeur (le pathétique empreint de noblesse de l’aria d’Eraclea « Non la vuoi » en offre un bel exemple, hélas isolé). L’interprétation ne manque pas de vigueur ni de panache, mais des variations convenues et des cadences souvent timides déçoivent d’autant plus que, même fatigué et trop sollicité dans le bas médium, l’opulent mezzo de Daniela Barcellona conserve des ressources impressionnantes. Il faudra sans doute plus que cet album pour susciter un enthousiasme durable à l’endroit de Scarlatti, défi que Cecilia Bartoli sera peut-être tentée de relever un jour…
Bernard Schreuders

Alessandro SCARLATTI
(1660 - 1725)
Arie da opere e sinfonie
Daniella BARCELLONA (mezzo-soprano)
Concerto de’Cavalieri, dir.: Marcello DI LISA
2011 – DDD – 76’24 – Textes de présentation en allemand, anglais, français et italien – DEUTSCHE HARMONIA MUNDI 88697842162
