A LA MONNAIE
OEDIPE de George Enesco

Pour qui ne souhaite ou ne peut se rendre à Bucarest, les possibilités d’assister à une représentation de l’Œdipe d’Enesco sont rares. La Monnaie ne l’avait d’ailleurs jusqu’ici donné qu’en 1955-56 et 1956-57 sous la direction musicale de René Defossez… C’est donc plus d’un demi-siècle plus tard que Peter de Caluwé reprogramme (enfin) ce chef-d’œuvre - qu’il en soit remercié- en en confiant la scénographie au collectif catalan la Fura dels Baus. Et l’impact visuel de la production de se révéler aussi spectaculaire que marquant ! Ainsi, le lever de rideau sur une centaine de choristes, solistes et figurants répartis sur quatre étages évoquant le portail de la cathédrale de Milan est-il d’emblée écrasant. Toutefois, le catalogue d’ « inspirations » -repris et illustré dans le programme de salle- semble être foisonnant et trop peu canalisé. Une légère épure n’aurait pas nui à la réussite totale de la représentation qui, se voulant atemporelle, finit par perdre en unité. Car des boues toxiques rougeâtres qui ont ravagé le village hongrois de Kolontar en octobre 2010 (comme symbole glaçant de la peste qui frappe Thèbes) au divan du psychanalyste vu mille fois au théâtre (la scène entre Mérope et Œdipe) en passant par le stuka, avion nazi dans lequel apparaît la Sphinge, et l’effroyable violence visuelle du meurtre de Laïos, le plus original côtoie quelques éléments moins inspirés. Heureusement, la puissante tendance pessimiste de cette vision ne perd jamais le spectateur en route. La direction d’acteur d’Àlex Ollé va quant à elle à l’essentiel avec une intelligence d’autant mieux accueillie que la structure dramaturgique de l’opéra n’est pas des plus aisées à exploiter. Reste à distribuer les rôles autour d’un personnage principal qui porte les trois quarts de la partition à bouts de bras. Dietrich Henschel est cet Œdipe dont on craignait a priori qu’il ne possède pas les basses exigées par Enesco. Certes, la voix montre ses limites dans les passages les plus graves et peine parfois à passer la fosse (acte III), mais le jeu d’acteur du baryton est tel que son interprétation force le respect. En habituée de La Monnaie, Natascha Petrinsky campe une Jocaste au charisme exemplaire tandis que Marie-Nicole Lemieux coupe le souffle en faisant de la Sphinge un terrifiant personnage de cinéma à l’incroyable présence scénique et vocale. Si le Créon de Robert Bork possède une sécurité d’intonation proportionnel à sa carrure et que l’aimante Antigone d’Ilse Eerens est tout à fait convaincante, il est impossible de suivre la Mérope trop faible de Catherine Keen ou de penser que Jan-Hendrick Rootering est le Tirésias idéal (quoique la fatigue et la justesse précaire de l’acte I soient moins perceptibles dans la deuxième partie du spectacle). Le chœur de La Monnaie est quant à lui très solide malgré les exigences de la partition. A la direction, le chef Leo Hussain, déjà connu du public bruxellois pour ses prestations magistrales dans Le Grand Macabre et Kát’a Kabanová, tire de l’orchestre de la maison (en grande forme, malgré quelques imprécisions) des sonorités qu’on ne lui connaissait pas. Si l’on peut ça et là rêver à une meilleure balance plateau-fosse, il faut lui reconnaître –comme dans Janá?ek la saison dernière- un sens remarquable de la respiration et la capacité de mener la formation jusqu’à d’écrasants climax. En somme, le spectacle est globalement (très) réussi et le bonheur d’entendre ce chef d’œuvre l’emporte de loin sur les réserves mineures formulées ici. Pas de doute, malgré la conjoncture, La Monnaie se porte bien !  

Nicolas Derny
Bruxelles, La Monnaie, le 6 novembre 2011

Dietrich Henschel (Oedipe)
et Natascha Petrinsky (Jocaste) © Bernd Uhlig

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