A DIEPPE

Le Festival Albert Roussel

 

Fondé en 1997 par le chanteur Damien Top, le Festival Albert-Roussel est dédié au rayonnement dans le Nord-Pas de Calais de la musique française contemporaine de ce grand compositeur natif de Tourcoing. Chaque année, des oeuvres rares ou même inédites sont interprétées par les soins de Top aux quatre coins des Flandres françaises. J'ai déjà assisté à Oedipe-Roi de Maurice Thiriet, oratorio d’une rare puissance. Cette année, le Festival avait programmé à Dieppe des oeuvres symphoniques intéressantes. L'occasion de les découvrir et d‘arpenter la région. Dieppe est une petite ville bien quiète -quelque trente mille habitants, au bord de la mer du Nord, non loin d’Amiens. La plage est dominée par un vieux château fort bien restauré, le pittoresque port de plaisance est bordé d’une série impressionnante de restaurants"typique" et une longue artère commerçante piétonne parcourt le centre ville. L’Orchestre Symphonique de Dieppe se produit dans le bel auditorium du Conservatoire Camille Saint-Saëns (200 places) joliment aménagé. Cet orchestre d’une quarantaine de musiciens est composé de professeurs du Conservatoire local, d’anciens et de nouveaux étudiants et aussi de membres de conservatoires voisins. La gent féminine y est bien représentée: les quatre violoncellistes, l’inévitable harpiste, les deux flûtistes et la timbalière. Damien Top avait choisi un programme pointu mais passionnant à tous égards, bien dans l’objectif d’un Festival dédié à la musique française méconnue. Il débutait par Radio Sérénade (1935) de Claude Delvincourt, un compositeur fort oublié de nos jours, qui fut Directeur du Conservatoire de Paris de 1941 à 1956. Suite néo-classique en cinq parties dont les morceaux vifs évoquent furieusement le cirque ou la comédie musicale. Les mouvements lents, eux, se situent dans la descendance de Pierné par la délicatesse des coloris et l’invention mélodique (la suave Pastorale m’a ravi). Suivit le Concerto pour flûte et cordes de Maurice Thiriet (1961), compositeur cher au Festival. Anne Cartel en détailla à la perfection les rythmes allègres mais aussi la tension lyrique prenante dans l’adagio espressivo central. Après l’entracte, une très (trop?) brève Sicilienne pour violoncelle et orchestre (1930) du franckiste René de Castéra admirablement mise en valeur par le talent chaleureux de Sabine Duguay, puis la création mondiale de la version orchestrée de Pénombres d’Emile Goué (1931). C’est un triptyque délicat et impressionniste d’un auteur tragique trop tôt disparu et apprécié du Festival qui fit paraître plusieurs enregistrements de sa musique plutôt originale. Page modale pouvant rappeler Delius ou anticiper Jolivet (étonnant alliage flûte-trompette au début de la troisième pièce), elle ne cesse d‘interpeller. Le concert se terminera sur l’un des "tubes" d’Albert Roussel, les fragments de son ballet célèbre Le Festin de l’Araignée de 1912. Sous la battue sévère et impeccable de Top, cette pièce familière réjouit le public, impressionné par les sombres funérailles de l’Ephémère, sourdement rythmée, puis charmé par le retour de l’ineffable thème de flûte initial: un beau moment de bonheur! Le public enthousiaste obtint un bis, l’inénarrable finale "catchy" de la Sérénade de Delvincourt. Un concert exclusivement consacré à des pages de musique française peu ou pas du tout connues peut rencontrer un franc succès: il faut l’oser, ce que fait ce Festival depuis des années. Bravo. Le lendemain, visite de la mairie de Rouxmesnil, un ancien prieuré du XVIe siècle, longtemps résidence secondaire de la famille Delvincourt. Moment d’émotion bien sûr, en présence de la petite nièce du compositeur. Et la région recèle encore bien d'autres trésors: Pourville, petite commune chère aux debussystes qui se souviennent que Claude de France y a composé ses trois sonates en 1915; Varengeville-sur-Mer, lieu de villégiature de la bourgeoisie aisée aux innombrables villas cachées dans les bois ombragés, propose son église aux vitraux de Braque et d’Ubac, et aussi son cimetière marin, célèbre par ses illustres gisants: Georges Braque (qui attire beaucoup de touristes) et surtout, pour les mélomanes, Albert Roussel. Le compositeur, ancien officier de marine et propriétaire d’une splendide propriété dans le quartier de Vastérival -non visitable, mais les jardins devraient s’ouvrir bientôt- avait souhaité être enterré ici, face à cette mer qu’il avait tant aimée. Sur le grand tombeau érigé sur un simple socle marqué des dates, une phrase: "C’est en face de la mer que nous finirons nos existences et que nous irons dormir pour entendre encore au loin son éternel murmure". Des scènes des Evocations, de Padmâvatî, de Bacchus et Ariane, et de La Naissance de la Lyre illustrent sobrement le monument, projetant les rêves du musicien par-devant l’éternité.

Retour à Dieppe pour une nouvelle rencontre avec la Beauté au Château de Dieppe. Au hasard des salles, des toiles de Delacroix, Renoir, Pissaro, Boudin et Braque. Pour le mélomane, c’est évidemment le petit musée Saint-Saëns qui force l’attention. Musée est un grand mot. Saint-Saëns, fort lié à cette ville, lui avait légué un beau lot de souvenirs. Dans une chambre fermée, l’on peut voir son premier piano Pleyel ainsi que le beau mobilier de sa jeunesse, propriété de sa tante. Quant à la salle centrale, elle expose une série de magnifiques souvenirs de sa vie longue et fertile: superbe partition de Samson et Dalila, impressionnante tête sculptée de Liszt, décorations, médailles, objets égyptiens ramenés de ses voyages sur le Nil, et même un petit buste caricatural. Passionnant pour l’amirateur de Saint-Saëns que je suis. Retour par Amiens où je ne résiste pas à l’admirable cathédrale gothique et sa façade  flamboyante. Le Festival Albert-Roussel et la région où il se niche réservent bien des rencontres. Damien Top en est l’âme et propose un formidable plaisir esthétique à une région qui ne demande qu’à redécouvrir son passé intensément riche, de la Normandie aux Flandres.

Bruno Peeters

Dieppe, les 22, 23 et 24 octobre 2011

 

 


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