A PARIS

Salome de Richard Strauss

 

D'emblée, les beaux décors orientalistes de Nicky Rieti, monumentaux, écrasent les malheureux humains. Seule s'en échappe comme une petite flamme -Salomé. Non pas la Salomé des Evangiles, mais celle d'Oscar Wilde. Non pas la fille-danseuse instrument de sa mère Hérodiade, mais l'incarnation de l'incontrôlable désir. Noir soleil, Salomé est la figure centrale du texte primitivement écrit en français par Wilde. Le texte, si lyrique en lui même, dégage une étrangeté nouvelle dans la langue allemande. D'autant que Strauss métamorphose à son tour l'épisode initial en s'emparant de la première phrase prononcée par le jeune capitaine de la garde Narraboth posté sur la terrasse du Palais d'Hérode: "Comme la princesse Salomé est belle ce soir!" pour développer, à partir de là, une immense, haletante, monstrueuse symphonie du désir inassouvi. Paul Dukas admirait chez son confrère "une faculté de combinaison polyphonique presque démesurée" ajoutant qu' "il semble même rechercher les problèmes inextricables pour le plaisir de les résoudre triomphalement et comme en se jouant". C'est bien cette jubilation orchestrale jamais résolue d'une puissance inouïe qui s'impose une fois encore dans cette représentation de Salomé grâce à l'oreille  analytique, à la rigueur rythmique, la puissante musicalité du chef Pinchas Steinberg à la tête d'un orchestre plein de force et de couleurs. Car la mise en scène d'André Engel n'a pas vêtu Salomé de blanc par hasard: sa démence trouve à la fois sa source et son objet dans la mort érotisée. Autant dire que la jouissance se dérobe implacablement. Alors, pour ce qui est de l'érotisme, le travail de scène se concentre sur le  jeu d'une perpétuelle la frustration. Frustration d'Hérode (Stig Andersen, timbre chaleureux et noble ligne de chant) et par voie de conséquence frustration du public -la danse des sept voiles consiste à balancer un escarpin du bout du pied! Frustration prophétique -Jean Baptiste chante et joue comme un randonneur australien sorti du Busch, frustration de grâce -comme on aimerait s'attarder avec le beau et tendre Narraboth (Stanislas de Barbeyrac), tandis que le couple incestueux brille de tous ses feux avec une Hérodias de magnifique envergure straussienne (Doris Soffel). Les seconds rôles solides et présents s'éloignent trop vite. Reste, seule, la silhouette fantomatique de la folie: Angela Denoke, vaillante du début à la fin, avec des sonorités comme nimbées de halos surnaturels, parfois graciles, toujours d'une intensité de présence qui culmine avec la scène finale. Une excellente reprise!

Bénédicte Palaux Simonnet 

Paris, Opéra Bastille, le 26 septembre 2011


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A l'Air Libre