
Au Vlaamse Opera (Antwerpen)
L'ENCHANTERESSE de Tchaikovsky
Gloire à Dmitri Jurowski, le directeur musical du Vlaamse Opera. Il croit au répertoire lyrique de son pays et aimerait nous le faire découvrir. En attendant Glinka et Rimsky-Korsakov, peut-être à venir, il a monté Eugène Onéguine, puis Mazeppa, et enfin cette Enchanteresse, tous mis en scène par Tatiana Gürbaca. Il eût sans doute été plus facile de représenter La Dame de pique ou même Iolanta. En effet, L’Enchanteresse (1887) est probablement l’opéra le moins connu de Tchaïkovsky, et il faut dès lors saluer le courage du chef. Il est probable que bon nombre de mélomanes soient venus de l’étranger saluer cette première belge. Dans une interview, Jurowski annonce d‘ailleurs la programmation prochaine de l’oeuvre au Bolchoï, à Vienne et à Berlin. De l’influence de son initiative… Que penser de l’oeuvre, maintenant ? Le livret se défend : Natacha tient une auberge un rien interlope. Le gouverneur de la ville succombe à ses charmes, au grand dam de son premier ministre Mamirov et surtout de la princesse son épouse. Celle-ci enjoint son fils, le Prince Youri, de supprimer l’enchanteresse. Bien sûr, le jeune prince tombe amoureux de Natacha. Avec l’aide d’un sorcier, la princesse empoisonne sa rivale. Le gouverneur, fou de rage, tue son fils. Intrigue dominée par les quatre personnages principaux, bien fouillés, bien caractérisés par le compositeur, et auxquels on croit. Ambiance chorale et joyeuse au premier acte, bien dans la tradition russe (avec un merveilleux air pour Natacha, au motif annoncé dès l’ouverture), peinture remarquable des sentiments de douleur, de jalousie puis de vengeance au deuxième acte, découverte de l’amour au troisième. Pourquoi faut-il que Tchaïkovsky bascule soudainement dans le fantastique au dernier acte, relayé avec insistance par la mise en scène ? La tension accumulée se voit alors totalement dissipée par de nombreux gags de Tatiana Gürbaca, brillants en soi certes, mais trop distrayants. L’acte est dominé par le sorcier costumé en diable d’opérette. Natacha est coupée en morceaux dans un caisson comme au cirque, Youri tué de manière similaire par son père, lequel meurt dans les flammes de l’Enfer. Cette fin grand-guignolesque paraît décevante après la finesse des trois actes précédents. Musicalement, la partition contient des morceaux remarquables, tels ce grandiose ensemble a capella au premier acte (le « decimet »), la scène de la princesse qui ouvre le second, admirable portrait de femme blessée, l’air du prince Youri, et la déploration finale du choeur, étonnant moment de « temps suspendu ». Voilà déjà un bon nombre de pages de choix pour un opéra inconnu ! D’autant plus que l’interprétation en était de premier ordre. En premier lieu l’admirable Natacha de Tatiana Paplovskaïa, soprano puissante et incarnation parfaite d’un rôle troublant. La très dramatique princesse d’Irina Makarova, au mezzo impressionnant, toucha profondément le public qui lui réserva une belle ovation. Les hommes n’étaient pas en reste, du féroce mais douloureux gouverneur Nikita de Valeri Alexeev au sensible prince Youri de Dmitri Polkopin et au ministre Mamirov bien tapé de Taras Shtonda. Sans oublier l’excellent Nikolaï Gassiev, qui cumulait les rôles du moine paillard et pleutre Paisi avec celui du sorcier au dernier acte. L’orchestre du Vlaamse Opera, galvanisé par un Jurowski inspirateur du spectacle, s’est montré des plus brillants. Un très beau spectacle donc, et une oeuvre promise peut-être à une nouvelle vie : on ne peut que remercier la maison flamande pour cette initiative passionnante.
Bruno Peeters
Vlaamse Opera Antwerpen, le 16 novembre 2011
jusqu'au 26 novembre

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