A Liège

Le Vaisseau fantôme (Richard Wagner)

 

Une scène de cimetière fantastique ouvre et clôt cette superbe production du chef-d‘oeuvre de jeunesse de Wagner : dans la meilleure tradition “gothique”, Petrika Ionesco montre les héros se débattant dans la mort, autour d’une Senta toute en glace pétrifiée, serrant le portrait du Hollandais contre son coeur, et entourée de morts-vivants sortant des tombes… Durant tout l’opéra, des écrans disposés à gauche et à droite de la scène montrent une mer déchaînée ou un fjord près du port d’attache, plongeant le spectateur dans une atmosphère marine d’une incontestable présence. On sent les embruns, la tempête et le tanguage du navire est simulé par d’habiles mouvements d’acteurs. Une grande réussite. L’entrée du Hollandais immortel, encastré dans une sorte de navette-ancre, accompagné de spectres dignes de “Star Wars”, est spectaculaire, tout comme son monologue fameux “Die Frist ist um”, déclamé sous un plateau surélevé, dégouttant de guenilles humides : un beau moment plastique. Ionesco est connu pour son univers baroque : ses mises en scènes de Robert le Diable de Meyerbeer, ou de Cyrano de Bergerac (Alfano)sont restées dans la mémoire. Mais il respecte aussi l’aspect “Singspiel” de l’opéra, par exemple lors d’un choeur de fileuses fort enlevé  ou dans la direction d’acteurs de Daland ou d’Erik. Ce respect de la partition est exemplaire. La relation entre Senta et le Hollandais, dès la ballade du 2e acte,  d’un dramatisme exacerbé, est fouillée et atteint son comble lors de leur duo extatique. Si la vision était exceptionnelle au point de vue théâtral, la musicalité n’était pas en reste, que du contraire. Galvanisés par une dramaturgie qui les soulevait, les chanteurs ont été bouleversants. Fine silhouette brune tendue comme un arc, Manuela Uhl a incarné une Senta puissante, écrasante de vérité, follement désemparée devant son père, douloureuse avec Erik, rayonnante à la découverte de sa mission rédemptrice. Le Hollandais de Marc Rucker ne symbolisait pas le désespéré mythique comme on le voit souvent, mais un homme triste, assoiffé de repos et de calme, de bonheur surtout. Sa dernière apparition, juste avant la mort salvatrice de Senta, témoignait d’une humanité fort émouvante. Vocalement, il détaillait son texte avec grande clarté. Alastair Miles et Corby Welch ont parfaitement souligné l’influence belcantiste très nette des rôles de Daland et Erik. Mary grave et impressionnante de Joëlle Charlier et Pilote charmant de Yuri Gorodetski. Les nombreuses interventions des choeurs de Marcel Seminara ont enchanté par leur force impétueuse et d’une parfaite justesse. Quant à Paolo Arrivabeni, très applaudi, il a dirigé l’oeuvre comme d’un seul tenant (malgré la pause après le premier acte), tel un véritable capitaine de navire soucieux du moindre de ses matelots, éclairant certes les influences italiennes reconnues, mais aussi et surtout soulignant les nombreuses harmonies futures annonçant le Wagner à venir. Une splendide soirée, tant théâtrale que musicale, et certainement, jusqu’ici, la plus belle production de l’Opéra Royal de Wallonie de cette saison.

 

Bruno Peeters

Liège, Palais Opéra, le 25 novembre 2011

 

 

 


858688899091939596 COUV97 COUV

A l'Air Libre