
LONDRES
THE PASSENGER
Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) est un compositeur juif polonais qui échappa l’Holocauste en fuyant vers la Russie. Il s’installa d’abord à Minsk, puis à Moscou où il a passé le reste de sa vie. Il a composé des symphonies, des concertos, des quatuors à cordes et des opéras. Il était un ami de Chostakovitch mais souffrit tout au long de sa carrière d'être considéré comme un Polonais en Union Soviétique, comme un Russe en Pologne, et comme Juif dans les deux pays. Cela explique peut-être que son opéra La Passagère (1968) n'ait connu sa première réalisation scénique qu’en 2010, au Festival de Bregenz. C’est cette production, dans une mise en scène de David Pountney, qui est à l'origine de la traduction et de l’adaptation anglaises, qui vient d'être donnée à l' English National Opera sous le titre The Passenger.
Basé sur le roman "La Passagère" de Zofia Posmysz, une survivante Polonaise d’Auschwitz, l’opéra se passe à bord d’un paquebot en route vers le Brésil au commencement des années soixante. A bord, il y a Annaliese (Liese) Franz et son mari Walter, un diplomate allemand posté au Brésil. Pendant le voyage, Liese croit reconnaître dans une passagère la Polonaise Marta, prisonnière à Auschwitz quand la toute jeune Liese y était une surveillante zélée et qu’elle a envoyée à la mort. Son apparition l’épouvante et Liese, traumatisée, avoue son passé à son mari. Cette confession fait resurgir des pans de cette période soigneusement occultée, remords et tentatives de justification, flash-backs et récits effrayants. La partition de Weinberg évoque tant le bruit du navire et la musique jazzy qu’on y joue que les tourments de Liese, les horreurs du camp, le désespoir et la résignation des détenus, mais aussi la foi et la force de certains d’entre eux comme la fière Marta: chœurs incisifs et menaçants, effets orchestraux dosés mais suggestifs, passages lyriques ou simple ligne mélodique dans un style épuré. Il y a des réminiscences de Chostakovitch, mais aussi de Britten. En tout cas, c’est une partition qui agrippe, une production qui émeut. Grâce bien sûr à la mise en scène sobre mais saisissante de David Pountney. Le décor de Johan Engels combine les superstructures blanches du navire (cabine de Liese, terrasses, escaliers) avec les murs noirs, les voies ferrées, les blocs et grabats du camp de concentration. Belles lumières suggestives de Fabrice Kebour. Chaque fois que Liese se plonge dans ses souvenirs, c’est une vraie descente aux enfers. Sans jamais de sentimentalisme ou d’effets gratuits.
Michelle Breedt incarne Liese (c'est elle qui avait créé le rôle à Bregenz), jeune épouse heureuse, femme blessée, tourmentée, évoquant la jeune fille surveillante à Auschwitz d’une voix de mezzo claire. Kim Begley campe le mari, concerné surtout par sa carrière diplomatique. La Marta -bien chantée- de Giselle Allen était peut-être trop "saine" et manque de vulnérabilité. Leigh Melrose lui fait en Tadeusz un amoureux convaincant, Julia Sporsen émeut en Katya et le reste de la distribution est homogène. Richard Armstrong dirige avec soin mais il aurait encore pu donner plus de force incisive à la partition.
Erna Metdepenninghen
Londres, English National Opera, le 24 septembre 2011

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