Entre 1891 et 1895, Satie traverse une période "ésotérique". Il avait fait la connaissance d‘un homme étrange, Joséphin Péladan, auteur du roman Le Vice suprême (1884), mélange sulfureux et décadent, lequel revivifiait la doctrine mystique de la Rose-Croix (XVIIe siècle). Lié au symbolisme, le mouvement se voulait antinaturaliste et mystique. Satie en fut quelque temps le musicien officiel, en quelque sorte, avant de tourner la page. Il en reste une série de pièces pour piano très particulières, que Reinbert De Leeuw défriche dans ces deux CD. Satie abandonne le style souple et chantant des Gymnopédies et autres Gnossiennes, pour adopter une écriture verticale, austère, quasi ascétique. Les trois Sonneries de la Rose- Croix sont fort belles et les suites d’accords somptueuses, très debussystes. Encore plus curieux sont les trois préludes pour Le Fils des Etoiles, où l’on pourrait même carrément évoquer Messiaen: étonnant Satie! Les neuf Danses gothiques, malheureusement, sont bien moins séduisantes. La lecture de leurs titres ne prête pas à sourire: A l’occasion d’une grande peine, Pour les pauvres trépassés, Après avoir obtenu la remise de ses fautes, etc. Les accords se font blêmes, blafards… Uspud enfin, "ballet chrétien en trois actes", dont la partition fut longtemps crue perdue, occupe seul le second CD. L’action -reprise sur un encart publié dans le coffret- ne comporte qu’un personnage, lequel se bat contre diverses entités fantastiques ou allégoriques, lutte contre des animaux, mais est soutenu par des saints. Le pauvre Uspud finira déchiré par des démons, et son âme sera enlevée par l’Eglise, grande et belle femme à la poitrine percée d’un poignard, qui l’amènera vers le christ qui rayonne dans le ciel. Satie prit-il tout cela au sérieux? On peut le croire à l’audition de cette demie heure de musique statique, presque planante, calme et très lente, parsemée de longs blancs. Les tempi de De Leeuw, étirés à l’extrême (encore plus que ceux de Thibaudet dans son intégrale Decca) renforcent cette impression hypnoptique. L’auditeur sera soit fasciné, soit irrité. Signalons une excellente notice, mais fustigeons la durée scandaleuse de ces deux CD. Il y avait certainement la place pour d’autres pages “ésotériques” de Satie comme les préludes du Nazaréen, les Ogives ou les fameuses Vexations.
Bruno Peeters
Erik SATIE
(1866 - 1925)
Prélude de la Porte héroïque du ciel - Sonneries de la Rose-Croix - Le Fils des Etoiles - Danses gothiques - Uspud
Reinbert De Leeuw (piano)
2011-DDD-49’21’’ et 32’ 02’’-Texte de présentation en anglais et en français-Etcetera KTC 1427 2CD
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 8
Interprétation 9
