A PARIS
AMADIS DE GAULLE (Jean-Chrétien Bach)

Directeur de l’Académie Royale de Musique de 1777 à 1780, Anne Pierre Jacques Devismes était un homme entreprenant. C’est lui, entre autres, qui « patronna » la Querelle des Gluckistes et des Piccinistes en commandant les deux Iphigénie en Tauride. C’est lui aussi qui décida de remettre les vieux livrets de Quinault au goût du jour, et fit représenter l’Armide de Gluck. C’est dans ce contexte qu’il commanda Amadis de Gaule, autre livret fameux, à Jean-Chrétien Bach. Celui-ci, installé à Londres depuis 1762 et nommé, deux ans après, maître de chapelle de la reine d’Angleterre, était alors un compositeur incontesté, champion d’un certain “style international”, et organisateur de concerts célèbres (les concerts Bach-Abel). Pour l’auteur d’une dizaine d’opéras (le seul Bach à en avoir écrit, d’ailleurs),  cette commande parisienne était une véritable gageure. En effet, le genre de la tragédie lyrique, développé par Lully un siècle auparavant, était alors totalement supplanté par l’opera seria. Créée en 1779, l’œuvre obtint un accueil mitigé et n’eut que six représentations. On dénigra l’arrangeur du livret, et on jugea la musique inférieure à celle de Gluck. L’oeuvre disparut à jamais. Cette véritable recréation mise sur pied par l’Opéra-Comique est donc un événement considérable. Le directeur de la salle Favart, Jérôme Deschamps, a confié la mise en scène à Marcel Bozonnet. Celui-ci a parfaitement mis en image le tempérament artistique de ce Bach classique entre tous, encore imprégné de baroque mais annonçant parfois le préromantisme. Le décor se partage entre la représentation simple de la nature sur fond de nuages et l’irruption de rochers ou de ruines à la Hubert Robert. Différentes rangées de décors mobiles suggèrent la perspective. Les costumes chatoyants de Renata Bianchi ravissent l’œil,  et les lumières de Dominique Bruguière enrobent le spectacle d’une couleur rouge dorée des plus heureuse. La salle étant éclairée à demi, le spectateur a l’impression de se retrouver à l’époque de la création, impression renforcée par les nombreux divertissements dansés, parfaitement mis en place par Natalie van Parys. Au point de vue musical, la production était tout aussi réussie. Deux couples se partagent les faveurs du public. L’Amadis du ténor Philippe Do phrasait son rôle à merveille et en dominait les nombreuses vocalises, jusqu’au tout dernier air durant le divertissement final. Hélène Guilmette en Oriane émeut toujours autant (grand air de l’acte III) sans pourtant manquer de puissance dans son duo de l’acte I. Le personnage d’Arcalaüs, un rien fruste et en retrait, ne permet pas vraiment à Franco Pomponi de déployer toute sa science vocale de beau baryton héroïque. Allyson McHardy, par contre, se tailla un franc succès par son incarnation magistrale de la maléfique puis malheureuse Arcabonne. L’acte II, centré sur son rôle, constitua le sommet de la soirée, depuis l’air de fureur qui le débute jusqu’aux grandes et impressionnante scènes chorales et la libération finale des prisonniers. C’est durant cette dernière scène qu’apparaît la première coryphée chantée par Julie Fuchs, très applaudie, et que l’on retrouve à la fin de l’opéra en Fée Urgande descendant des cieux pour tout arranger. Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles et le Cercle de l’Harmonie, dirigés par Jérémie Rhorer, participèrent amplement à la perfection de ce spectacle, aussi réussi dans sa reconstruction musicale que la production de Cadmus & Hermione de Lully en ces mêmes lieux, en 2008.

Bruno Peeters

Paris, Opéra-Comique, le 6 janvier 2012

 

 

 

 

 

© Pierre Grosbois pour l'Opéra Comique

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