
A LIEGE
La Fille de Madame Angot (Lecocq)
Comment interpréter l’opérette aujourd’hui? Telle est la question que se posera certainement le spectateur de cette production de fin d’année de l’Opéra Royal de Wallonie. Lecocq fait partie de la seconde génération de compositeurs d’opérettes avec Audran (La Mascotte), Planquette (Les Cloches de Corneville) ou Varney (Les Mousquetaires au Couvent). La pure bouffonerie d’Offenbach fait place à un retour souriant de l’opéra-comique qui jette ici ses derniers feux . C’est une musique délicate et fraîche, plus destinée à charmer qu’à faire rire. Voilà ce qu’aurait dû comprendre le chorégraphe Gianni Santucci qui met en scène d’après Anémone (qu’ont-ils fait l’un et l’autre? Rien ne l’explique dans le programme). Après une petite pantomime -qui se répétera bien inutilement à chacun des trois préludes d’acte, le spectateur assiste à un spectacle très conventionnel, des décors aux costumes en passant par la direction d’acteurs. Par la “magie” de Santucci, l’on se croirait transporté au milieu des années 1960, époque creuse de l’histoire contemporaine du théâtre lyrique. L’opéra, heureusement, a su la dépasser grâce à une réinterrogation complète de son identité et l’inventivité de nouveau metteurs en scène. L’épreuve est plus difficile pour l’opérette, genre soumis à une forte tradition de clichés. Pour enthousiasmer le public d’aujourd’hui, il faut absolument éviter ces clichés, et passer par une salutaire réactualisation. Si l’on peut peut-être accorder une certaine verve au spectacle liégeois, il faut stigmatiser l’approche de Santucci qui ne peut que raviver, pour le mélomane de 2011, le mépris qu’avait celui de 1960 pour “la musique légère”. Le sommet est atteint dans la (non) direction d’acteurs: les pauvres personnages en sont réduits aux pires conventions gestuelles, sans parler du choeur qui marche sur place ou se déhanche les poings sur la taille. Tout cela risque d’occulter la seule véritable réussite de la production: la belle distribution (exclusivement francophone) réunie par Stefane Mazzonis di Palafrera. Clémence Tilquin est une éblouissante Clairette et Alexise Yerna, pilier de l’ORW, une remarquable Mademoiselle Lange. Si le Pomponnet de Stéphane Malbec-Garcia minaude un peu trop, l’Ange Pitou de Mathieu Abelli impressionne par sa magnifique aisance sur scène: on se plait à imaginer ce que ces artistes nous auraient offert s’ils avaient été (mieux) dirigés. Tel est le cas aussi de Philippe Ermelier en banquier Larivaudière. Les petits rôles sont bien tenus, en particulier la sonore Amaranthe de Magali Mayenne ou la friponne Hersilie de Chantal Glaude. Les jolis ensembles concoctés par Lecocq, comme le quintette Oui je vous le dis ou surtout l’épatant trio de l’acte III Je trouve mon futur charmant, étaient de purs joyaux de virtuosité vocale. Tous étaient bien soutenus par l’orchestre maison, fermement dirigé par Emmanuel Joel-Hornak. Ce qui manque, c’est tout simplement l’imagination. Sans elle, c’est la mort de l’opérette. Le premier degré est intolérable au 21e siècle. Le genre a encore beaucoup d’admirateurs, par curiosité historique certes, mais surtout par la verve inventive qui lui est spécifique. Comme l’opéra, elle est un spectacle total. Conventionnelle? Sans doute un peu, mais il ne faut pas en rajouter. Appeler simplement le public à dodeliner de la tête à l’écoute de mélodies faciles, c’est indigne de l’opérette.
Bruno Peeters
Liège, Palais Opéra, le 27 décembre 2011

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