
EN AVIGNON
Thaïs de Massenet
Du roman d'Anatole France paru en 1890, Louis Gallet tira un livret pour une « comédie lyrique » (sic !) en trois actes et sept tableaux que Jules Massenet (1842-1912) mit en musique et que l'Opéra de Paris présenta le 16 mars 1894. Ce fut une petite révolution... D'abord par ce que le texte littéraire se présentait en prose rythmée et non, comme de coutume, en vers : les paroles, prétendait Gallet, étaient mieux adaptées à la musique tout en ayant une valeur poétique de « prose rythmée ». Pour le centenaire prochain du compositeur, plusieurs théâtres se pressent donc d'afficher Manon, Werther et... Thaïs.
Qu'en dire ? La partition réduite à 2 actes et modifiée dans son déroulement n'emporte point aujourd'hui -il faut bien l'avouer !- une totale adhésion : on y trouve quelques longueurs, des facilités stylistiques (ô cette pauvre Méditation pour violon solo qui faisait pleurer nos grands-mères nous paraît aujourd'hui bien simplette) et puis, pourquoi avoir tenu à ressusciter le ballet du II e Acte (La soirée chez Nicias) que le compositeur lui même trouvait fade ?
Quant au sujet, est-il bien en situation à l'opéra ? Mystique et psychologique, très marqué par l'anticléricalisme et la fascination pour la femme « dépravée » propres à l'époque, il se prête assez mal à une adaptation scénique : on le sentait bien en dépit d'une mise en scène souvent ingénieuse et symbolique, en écoutant ce que nous disaient fort mal les protagonistes privés de sur-titrages « français du français » (leur prononciation était soluble dans l'air !), et tout apparaît prévu dès le départ : Thaïs se rendra aux arguments d'Athanaël qui, trop sûr de lui, finira en amoureux transi. L'un des deux doit mourir. Ce sera donc la pécheresse repentie. Mais Athanaël ne s'en sort pas mieux. Et le rideau tombe...
En dehors de l'oubliable ballet, l'œuvre a été défendue avec conviction mais pas toujours avec la distance et la grandeur qu'elle requiert. Marc Barrard est un Athanaël épuisé, Florian Laconi, un Nicias aux accents et poses vulgaires (certes, la laideur des costumes ne l'aide pas !). Paradoxalement, pour une fois que l'action évoque la débauche, ce que l'on nous montre est naïvement sage : surprise- partie des années soixante, filles en mini jupes orange, pompettes, fils de la maison inhalant sa « poudre » côté jardin. Point final. La grande prêtresse de la luxure, Thaïs, se cantonne dans une onduleuse prudence. Sa conversion - parmi les chiffonniers du Caire- en est d'autant moins spectaculaire. On a l'impression qu'elle n'exploite que le dixième du potentiel du rôle. Reste qu' en dépit d'une diction floue, son beau timbre, son art consommé du phrasé et du legato charment toujours. Orchestre d'Avignon-Provence un peu bousculé parfois; chœurs bien en place. Et un chef fort habité par la partition (Jean-Yves Ossonce).
Peut-être plus que les spectateurs un rien réservés devant une partition qui, dans l'ensemble, reste loin derrière Manon et Werther...
Bénédicte Palaux Simonnet
Avignon, le 29 novembre 2011

A l'Air Libre