Disons les choses tout net : cette production, dans la présentation osée par l'éditeur est une arnaque pure et simple, où le cynisme tient lieu de parfum et où le sentiment de frustration ne compense pas totalement les quelques moments de magie que l'on peut y entendre. Arnaque car, à première vue, on ne nous promet rien moins que la soirée inaugurale de la réouverture du Semper Oper de Dresde le 22 septembre 1948 avec cet emblématique Fidelio, également porté plus tard par Karl Böhm pour célébrer la reconstruction de l'Opéra de Vienne. Or, nulle part il n'est indiqué qu'il ne s'agit en fait que de fragments. L'illusion est d'ailleurs entretenue par le fait que le coffret semble présenter deux cd et propose un livret magnifique, illustré d'une multitude de photos méconnues et passionnantes, ainsi qu'une documentation ahurissante. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard si le minutage global n'est pas indiqué, pas plus que l'index des plages. En réalité, ce n'est qu'à seconde vue qu'il apparaît que le 2ème cd... est en réalité un dvd parfaitement inintéressant, de surcroît entièrement en allemand sans sous-titres. Le premier disque ne comporte que des extraits, dans un son magnifique d'ailleurs, mais dont sont absentes plusieurs pages essentielles de l'oeuvre dont l'air de Léonore (Abscheulicher), celui de Rocco (Hat man nicht) et le choeur des prisonniers. Il n'y aurait pourtant rien eu de dégradant à signaler l'aspect fragmentaire du document sur le visuel du coffret. Mais ici, tout semble avoir été mis en oeuvre pour dissimuler le fait. Si l'on se munit de la loupe de Sherlock Holmes, on peut découvrir en caractère minuscules les mots suivants: "Sämtliche erhaltene Teile", ce qui signifie à peu près « l'intégralité des parties subsistantes », et l'on reconnaîtra que ce texte peut porter à une confusion suspecte. D'autant plus que la « traduction » anglaise, elle, est bien plus vague : « celebratory performance », ce qui renforce le malaise. Voici pourquoi l'auditeur peut être à bon droit agacé, voire sérieusement irrité quand il glisse le "corpus delicti" dans son lecteur. Reste l'essentiel, c'est-à-dire la musique. Et là aussi, on se trouve mal à l'aise. L'ouverture est magistrale, extraordinaire: en quelques minutes, Keilberth donne une leçon de direction d'orchestre, aussi impressionnante que celles de Furtwängler, Abendroth ou Jochum et plus même qu'un Klemperer. Une autre grande révélation de ce disque est la performance de Bernd Aldenhoff qui délaissait ainsi ses Wagner habituels pour camper un Florestan héroïque et poignant, d'une puissance impressionnante. Son Gott, welch dunkel hier, au début du 2ème acte, fait littéralement froid dans le dos. Les quelques extraits du rôle de Léonore nous permettent d'apprécier le saisissant expressionnisme de Christel Goltz, grande Salomé par ailleurs, notamment dans un O namenlose Freude particulièrement enflammé, en compagnie de Aldenhoff. Quelques trop rares minutes de Elfriede Trötschel, charmante Marzelline, et le Rocco du déjà prometteur Gottlob Frick complètent les points positifs de cette soirée. Par contre, on sera déçu par les approximations et les voix hésitantes et grises de Josef Herrmann et Heinrich Pflanzl, en curieuse méforme tous deux. Bref, un très intéressant document, seulement gâché par un travail éditorial riche mais sujet à caution.
Bernard Postiau
Ludwig van BEETHOVEN
(1770-1827)
Fidelio : extraits
Christel GOLTZ (Fidelio), Bernd ALDENHOFF (Florestan), Josef HERRMANN (Don Pizarro), Gottlob FRICK (Rocco), Elfriede TRÖTSCHEL (Marzelline), Erich ZIMMERMANN (Jaquino), Horst WEBER (1er prisonnier), Werner FAULHABER (2ème prisonnier), Choeur de l'Opéra de Dresde, Staatskapelle de Dresde, dir.: Joseph KEILBERTH
1948-ADD-Live-70'44-Textes de présentation en allemand et anglais-Pas de livret-Chanté en allemand-Profil Günter Hänssler PH10033 (1cd + 1 dvd)
Son 7 - Livret 9 - Répertoire 10
Interprétation 9
