Le seul fait que Emi se décide à inclure Klaus Tennstedt dans une série (« The Great EMI Recordings ») qui propose de larges panoramas de quelques-unes des légendes de l'interprétation, tels Furtwängler, Barbirolli, Fischer-Dieskau, suffirait à lui seul à confirmer la pérennité désormais inconstestée d'un chef qui ne fit pas toujours l'unanimité. Ce copieux coffret de 14 cd brosse large, donne un aperçu fort complet du répertoire gravé, assez limité toutefois, de ce chef attachant et atypique et permet de retrouver des enregistrements qui avaient disparu du catalogue. Découvert sur le tard de ce côté du rideau de fer, il resta confiné pendant la plus grande partie de sa carrière dans d'obscures provinces, essentiellement en raison de son peu d'attrait pour la politique, qui était en raison inverse de son attachement à la musique de son temps: autant de bons motifs pour l'écarter du feu des projecteurs, en ce temps de gouvernement totalitaire. Lorsque Karel Ancerl vint à mourir, en 1973, le directeur de l'orchestre de Toronto, en quête d'un remplaçant, lui proposa de donner une série de concerts dans la ville canadienne en vue d'une possible succession. Dès lors, les choses allèrent très vite et ses débuts à Chicago, dans la foulée, furent le coup d'envoi d'une carrière de météore qui devait brutalement d'interrompre quelques 20 années plus tard, miné par un cancer alimenté par une tabagie excessive. Dès les années 80, ses annulations de plus en plus répétées de concerts firent de lui une sorte de stéréotype du chef maudit, auréolé d'une certaine forme de mystère. On le sait, il eut, comme tous ses confrères, des répertoires d'élection et d'autres qui lui furent moins consubstantiels. Les premiers disques nous proposent un Beethoven qu'on dirait presque sans histoire, en tout cas équilibré même si pas vraiment serein. Nous sommes loin en effet de la patte d'un « Furt », d'un « Kna », d'un Klemperer, d'un Toscanini ou d'un Carlos Kleiber mais, tout de même, quel panache et en même temps quelle émotion contenue! D'un absolu classicisme, on pourrait les comparer à ceux d'un Sawallisch ou d'un Haitink (à Amsterdam) mais il y a ici une couleur plus appropriée, plus germanique, même si nous sommes à Londres, en concert au Royal Festival Hall ou à Abbey Road. Solide 1ère symphonie de Brahms qui soutient l'intérêt en permanence, un Requiem allemand diversement apprécié à sa sortie et qui frappe aujourd'hui par son recueillement intense au prix, toutefois, d'une certaine lourdeur. On a souvent constaté par le passé qu'un chef talentueux dans Bruckner l'est souvent beaucoup moins dans Mahler et vice versa, ce qui semble logique par la nature presque antithétique de ces deux mondes. On ne sera donc pas surpris que le grand Mahlérien que fut Tennstedt ne séduise que très modérément dans les 4ème et 8ème du maître de Saint-Florian. Il s'agit de belles lectures, franches, directes mais la virtuosité affichée leur donne un aspect « grosse machine de guerre » qui peut ne pas plaire à tout le monde. De Mahler, justement, cette rétrospective nous rend la 1ère captée à Chicago. Le geste est sûr, le chef très à son affaire et l'orchestre américain, tenu par une poigne de fer, se montre sous son meilleur jour. Très grande réussite également pour les 3ème et 4ème symphonies ainsi que pour le rare Konzertstück pour quatre cors de Schumann, des disques qu'on avait un peu oubliés, bien à tort: avec panache et une totale adéquation idiomatique, le chef nous prouve, s'il était encore besoin, que l'orchestration de Schumann est de toute beauté, pourvu qu'elle soit transcendée par une direction d'exception. On passera plus vite sur les disques Richard Strauss (Also sprach Zarathustra, Don Juan, Tod und Verklärung) et Wagner: les Berliner Philharmoniker n'y font pas dans la dentelle et on regrettera que le chef, cette fois, ne parvienne pas à imposer la retenue qu'on lui connaît habituellement. Le résultat est un peu pompeux, lourd et ne nous apprend pas grand-chose. Les Allemands prennent leur revanche dans une Italienne de Mendelssohn pleine de vitalité et de panache, légère et pourtant généreuse en sonorités pleines et charnues. Une très belle réussite. On épinglera encore un étonnant Lieutenant Kijé de Prokofiev, brillant et somptueux, ainsi que la suite tirée de Hary Janos de Kodaly, simplement parfaite. Le reste est moins convaincant. Le pire se trouve sans doute dans Une nuit sur le mont chauve de Moussorgsky purement scolaire, une 9ème de Dvorak qui s'embourbe dès l'introduction du 1er mouvement et, enfin, une 9ème de Schubert bruyante, poussive et guère inspirée. Au total, un portrait assez complet d'un chef atypique mais majeur, qui prend le risque de montrer le meilleur mais aussi le moins bon d'une discographie dont l'originalité n'est pas la vertu première.

 

Bernard Postiau

 


 

Klaus TENNSTEDT, chef d'orchestre

 

Oeuvres de Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler, Schumann, Richard Strauss, Wagner, Mendelssohn, Schubert, Moussorgsky, Kodaly, Prokofiev et Dvorak

 

1978-1991-DDD-Textes de présentation en anglais, français et allemand-EMI 0 94433 2 (14 cd)

 

Son 9 - Livret 7 - Répertoire 10  
Interprétation 9

 

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