La Passion selon saint Jean semble susciter bien de l’intérêt puisque trois nouvelles versions nous sont proposées. La chose n’a rien d’étonnant: elle est un des sommets absolus de l’œuvre de Johann Sebastian Bach. Tout comme Pierlot et Gardiner, Brüggen a choisi de présenter la version de 1724, celle qui est la plus jouée. L’enregistrement est issu de trois concerts donnés en mars et en avril 2010 à Leiden, Rotterdam et Haarlem. Le ténor Markus Shäfer est assez inégal dans son rôle d’évangéliste, un tant soit peu pincé en première partie, il s’épanouit et est plus convaincant dans la seconde, notamment lors de la crucifixion. Thomas Oliemans donne correctement voix à Jésus, sans plus, et Michael Chance est bien décevant. Sa voix est éteinte et la justesse est approximative. Son Es ist vollbracht ne parvient pas à émouvoir, ce qui nous prive d’un grand moment de l’œuvre. Par contre, Carolyn Sampson, tout en cultivant la beauté de la forme, témoigne d’une belle sensibilité dans Zerfliesse mein Herze. Le grand monsieur de la production est incontestablement Peter Kooij sensible, émouvant, techniquement impérial, ses prestations dans Betrachte, meine Seel et Eilt, eilt ainsi que dans Mein teurer Heiland sont ce qu’il y a de mieux et rappellent qu’il est un des meilleurs spécialistes de ce répertoire actuellement en activité. Forte de vingt quatre choristes, la Cappella Amsterdam paraît bien monolithique. Elle n’est pas favorisée par la réverbération qui noie un peu les choses dans un flou pas très heureux. Que dire de la direction de Frans Brüggen? Il n’est pas toujours à la mesure de l’énergie à donner à ces pages et laisse les choses se diluer avec pour résultat une baisse notable de l’intensité dramatique. Ce reproche ne peut être fait à John Eliot Gardiner dont la lecture très théâtrale nous plonge au contraire au cœur du drame. Dès le chœur d’ouverture, on perçoit toute l’attention portée au texte et à la manière de l’exprimer. L’énergie est ici bien présente sans aucun relâchement, cela bouge et vit. Mark Padmore est un évangéliste distingué, il chante également les airs de ténor avec élégance et ce qu’il faut d’émotion sans trop souligner le trait, qualité que l’on retrouve également chez le Jésus de Hanno Müller-Brachmann . En plus de Pilate, Peter Harvey chante les airs de basse et les demi-teintes de Betrachte, meine Seel sont superbes. Toutes ses interventions témoignent d’une belle sensibilité. Au rayon féminin, Joanne Lunn est juvénilement dansante dans Ich Folge dir gleichfalls et Katharine Fuge nous gratifie d’un Zerfliesse, mein Herze d’un recueillement impressionnant. Les deux arias de l’alto sont aussi très bien rendus par Bernarda Fink. Le Monteverdi Choir (dix-huit choristes) et les English Baroque Soloists sont toujours aussi impressionnants: discipline impeccable, couleurs superbes, homogénéité sans faille. Bref, on retrouve ici tous les ingrédients d’une réussite telle que Gardiner peut la signer. Il a, rappelons-le, le souci de donner à la force dramatique de l’œuvre toute l’importance qui lui revient et l’on sait combien cela est important dans le cas de la Saint Jean. La manière dont il aborde les chorals est bien exemplative à cet égard.

Philippe Pierlot se démarque de ses deux collègues par le fait que le chœur est constitué par les huit solistes du chant et par l’ajout de modifications appartenant à la deuxième version de l’œuvre, celle de 1725, à savoir une aria pour basse et soprano Himmel reisse, Welt erhebe dans la première partie et un choral Christe, du Lamm Gottes en toute fin. L’entrée en matière, le chœur Herr, unser Herrscher est pris à un tempo soutenu et laisse présager d’une lecture très vivante, ce qui est le cas. Les couleurs et contrastes sont bien affirmés et les affects exprimés avec conviction. Le chœur fonctionne très bien, précis et vigoureux comme dans les nichts, Barrabam, etc…plus cinglants les uns que les autres. Le Lasset uns den nicht zerteilen est un modèle du genre. Hans-Jörg Mammel est un évangéliste très concerné, magnifique d’expression avec des inflexions dramatiques du plus bel effet et l’on trouve humanité et justesse pertinente du ton dans les paroles du Christ chantées par Matthias Vieweg . Es ist vollbracht est un sommet chanté avec tant de sensibilité par Carlos Mena accompagné par la viole rayonnante de Philippe Pierlot. La douleur exprimée dans Zerfliesse, mein Herze par Maria Keohane n’a jamais été aussi prenante qu’ici. Nombreux sont les autres exemples que l’on pourrait évoquer pour souligner les qualités de cette lecture. Il convient bien entendu d’associer les instrumentistes du Ricercar Consort à cette réussite. Après des cantates et un Magnificat d’anthologie, Philippe Pierlot s’affirme de plus en plus comme un des interprètes les plus inspirés de Johann Sebastian Bach. Il est en tout cas un de ceux qui tirent le meilleur parti des thèses défendues par Rifkin et Parrott, à savoir limiter dans ce répertoire le chœur aux solistes et à quelques ripiénistes.


Alain Derouane

 

 

Johann Sebastian BACH

(1685-1750)

 

Passio secundum Johannem BWV 245

 

• Markus Schäfer (Evangéliste), Thomas Oliemans (Jésus), Carolyn Sampson (sop.), Michael Chance (alto), Marcel Beekman (tén.), Peter Kooij (basse), Cappella Amsterdam, Orchestra of the Eighteenth Century, dir. : Frans BRÜGGEN

 

2010/2011 – DDD (live) - 111’15’’- Texte de présentation en anglais, français, allemand et espagnol – Livret en allemand, anglais et français ; chanté en allemand – Glossa GCD 921113 (2 CD)

 

Son 8 - Livret 9 - Répertoire 10  
Interprétation 6

 

• Marc Padmore (Evangéliste), Hanno Müller-Brachmann (Jésus), Peter Harvey (Pilate), Katharine Fuge et Joanne Lunn (sop.), Bernarda Fink (alto), Monterverdi Choir, English Baroque Soloists, dir. : John Eliot GARDINER

 

2003/2011 – DDD (live) – 114’47 ‘’- Texte de présentation et livret en anglais, allemand et français ; chanté en allemand – Soli Deo Gloria SDG 712 (2 CD)

 

Son 9 - Livret 9 - Répertoire 10  
Interprétation 9

 

 

 

 

 

 

 

 

• Hans-Jörg Mammel (Evangéliste), Matthias Vieweg (Jésus), Maria Keohane et Helena Ek (sop.), Carlos Mena et Jan Börner (altos), Jan Kobow (tén.), Stephan McLeod (basse), dir.: Philippe PIERLOT

 

2010/2011 – DDD – 113’28’’ – Texte de présentation et livret en français, allemand et anglais ; chanté en allemand – Mirare 136 (2CD)

 

Son 9 - Livret 9 - Répertoire 10  
Interprétation 10

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