Il a critiqué Beethoven
Il fut aussi un novateur

Louis Spohr, le Faust heureux
(1784 - 1859)

Dans le premier quart du XIXe siècle, quatre compositeurs dominaient la scène musicale allemande : Beethoven, Weber, Hummel et surtout Spohr, parfois qualifié de  plus grand compositeur. Mais la célébrité est souvent passagère ! Comme d’autres illustres compositeurs, Ludewig (le prénom officiel de son acte de baptême) Spohr sera frappé par la malédiction de la « neuvième » : sa dixième symphonie reste inachevée. De plus, aujourd’hui, son corpus de symphonies est complètement éclipsé par ce qui subsiste de son immense œuvre : deux de ses opéras, Faust et Jessonda, des concertos pour clarinette, son huitième concerto pour violon in modo d’una scena cantante, de la musique de chambre, et, en particulier ses compositions pour le duo inhabituel de harpe et de violon.

On y verra sans aucun doute une certaine similitude avec son presque contemporain de six ans son aîné, Johann Nepomuk Hummel (1778 - 1837) qui lui, s’il n’a pas écrit de symphonies, a également brillé sur les scènes européennes avec ses concertos virtuoses pour le piano. Faut-il faire le parallèle entre Hummel et son maître Mozart, le virtuose du clavier et d’autre part, entre Spohr et Beethoven, le génie de la symphonie ? Tant Hummel que Spohr furent des proches de Beethoven, mais c’est ce dernier qui apparaît comme le grand rénovateur de la musique à l’aube du XIXe siècle. Avec son Freischütz de 1821, Carl-Maria von Weber (1786-1826), le cadet de deux ans qui précédera Spohr de trois décennies dans l’au-delà, lui volera la réputation de fondateur de l’opéra romantique allemand qu’il méritait avec son Faust de 1816 et surtout sa Jessonda de 1822, même s’il ne rend pas à Weber l’admiration que le compositeur d’Obéron lui porte ; Spohr n’hésite pas à qualifier Weber d’insignifiant et dilettante.

Né à Brunswick le 5 avril 1784, Ludwig Spohr, fils d'un médecin cultivé, fut toujours appelé Louis par ses parents, plutôt francophiles. Il apprend le violon et, élève brillant, sera bientôt engagé à la cour du duc Charles Guillaume, où il écoute avidement la musique de son temps : Grétry ou Boieldieu, mais aussi Mozart, Haydn et Beethoven. Il part en tournée et voyage beaucoup, jusqu'en Italie et en Russie. Ses compositions sont connues et sa réputation s'affirme comme auteur de concertos et de quatuors à cordes. Konzertmeister à Gotha en 1805, il épouse Dorette Scheidler, excellente harpiste pour laquelle il écrira de nombreuses pièces. C'est à Gotha qu'il entame son cycle de dix symphonies (la première est créée en 1811) et d'oratorios. Appelé à Vienne, il y monte son opéra Faust en 1816, premier succès lyrique et opéra fondateur du romantisme allemand (et accessoirement premier "Faust" de l'histoire musicale). Naples, Paris, Londres applaudissent un violoniste et compositeur adulé. Enfin, après des années d'errance, Il se fixe à Cassel, sur recommandation de Weber. Nous sommes en 1822. Il sera, nommé à vie, Hofkapellmeister de l'Electeur de Hesse, et directeur de l'Opéra. En cette qualité, il dirigera de nombreux opéras de Mozart, Weber, Rossini, Auber, Meyerbeer, etc. C'est aussi l'époque des grands chefs-d'oeuvre: Jessonda, Die Letzten Dinge, la quatrième symphonie. Son épouse décède en 1834, mais il se remarie rapidement. Durant les vingt dernières années de sa vie, Spohr voyage beaucoup, organise une importante activité de concerts,  poursuit sa série de symphonies et de musique de chambre et soutient le jeune Wagner en dirigeant Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser. Toute l’Europe le connaît ; la Belgique participe au concert de louanges : Ludwig Spohr est élu membre associé de l’Académie royale de Belgique le 8 janvier 1847. C’est Fétis qui prononce son éloge funèbre et sa notice figure toujours dans l’index biographique des membres de cette auguste Institution dans ces termes :

SPOHR Ludwig
Né à Brunswick, Allemagne, le 5 avril 1784; mort à Cassel. Allemagne, le 22 octobre 1859. Elu associé, le 8 janvier 1847. Compositeur. Peintre.
Annuaire : Notice par François-J. Fétis, 1864, p. 142

Ce n’est que deux ans plus tard que la France suivra : Spohr est élu membre de l’Académie des Beaux-Arts française en 1849.

Les dernières oeuvres du compositeur sont empreintes du classicisme de sa jeunesse : neuvième symphonie, septuor. Une chute en 1857 l'empêchera dorénavant de toucher le violon, son instrument de prédilection. Il commence un Requiem, laissé inachevé, une dixième symphonie et meurt le 22 octobre 1859 : toute l'Allemagne pleure l'un de ses plus illustres Maîtres.

Spohr qui signait toujours ses œuvres de la forme française de son prénom, a marqué la première moitié du XIXe siècle. Son catalogue est vaste ; plus de 300 compositions parmi lesquelles 10 symphonies, 15 concertos pour violon avec numéros d’opus (+ 3 concertos de jeunesse), 4 concertos pour clarinette, 34 quatuors à cordes, 7 quintettes à cordes, des quintettes avec piano, deux septuors, un octuor, 4 doubles quatuors à cordes, un nonette, une dizaine d’opéras, des oratorios, des psaumes, une messe a cappella,…

Violoniste virtuose, il n’est pas étonnant que Spohr ait laissé un important corpus de concertos ; parmi ceux-ci, cinq concertos, les deux premiers op.1 et op. 2 et trois concertos sans numéro d’opus, sont écrits avant sa vingtième année entre 1799 et 1804. Cinq autres suivront entre 1805 et 1810. Les trois concertos les plus importants, les 7e (1814), 8e et 9e (1820), verront le jour respectivement en 1814 et 1820. Le rythme s’espacera ensuite. Les cinq derniers concertos (n°11-15) couvriront la période 1825-1844.

Les quatre concertos pour clarinette figurent toujours au répertoire de cette forme concertante relativement peu fréquente. Ils appartiennent à deux périodes : les deux premiers n°1 en do mineur, op. 26 et n°2 en mi bémol, op. 57 sont écrits entre 1808 et 1810 ; les deux derniers datent d’une décennie plus tard, le n°3 en fa mineur WoO 19 de 1821 et le n°4 en mi mineur WoO 20 de 1828. Les deux concertos pour clarinette de Weber, n°1 en fa mineur, n°2 en mi bémol ainsi que le concertino en mi bémol de 1811 sont ainsi strictement contemporains des deux premiers de Spohr. Il est intéressant de commenter ce qui peut différencier des œuvres contemporaines de même forme : les techniques du langage musical du compositeur et sa personnalité bien évidemment mais aussi les spécificités de l’interprète. Spohr écrit ses concertos pour clarinette pour Johann Simon Hermstedt (1778-1846) clarinettiste à la cour du Duc Günther I de Schwarzburg-Sonderhausen ; c’est un virtuose autodidacte qui soumet la virtuosité à la beauté du timbre et à la qualité de la mélodie. A l’orchestre du théâtre de la cour de Munich, Joseph Heinrich Baermann (1784-1847), le dédicataire des concertos de Weber, est un artiste d’une haute qualité technique et d’un goût musical affirmé qui apprécie les difficultés acrobatiques ; les concertos de Weber sont plus dramatiques et virtuoses que ceux de Spohr.

Les symphonies de Spohr s’étalent sur quatre décennies, de 1811 pour la première à 1857 pour la dixième inachevée. Prenons l’exemple de la troisième symphonie de 1828. La fraîcheur de l’inspiration fait irrémédiablement penser à la seule symphonie de Vorisek (1791-1825) écrite en 1821, à celle d’Arriaga (1806-1826) dont la date de composition n’est pas connue avec précision, mais aussi au jeune Weber des deux symphonies de 1807 ou au Schubert des trois premières symphonies.

Au contraire de son exact contemporain, Ferdinand Ries, né comme lui en 1784 mais mort deux décennies avant en 1838, qui se positionne comme l’héritier de Beethoven, Spohr s’avère plus un adepte du classicisme viennois que de la révolution beethovénienne. C’est ainsi qu’il critique Beethoven pour les passages les plus percutants de sa cinquième ; il ajoute qu’il manque à l’unisson introductif du premier mouvement la dignité pourtant requise d’une symphonie, et le finale avec son bruit insignifiant est le moins satisfaisant de tous. Il rejoint ici Weber qui écrit au sujet de la quatrième symphonie de Beethoven : Il n’est plus question de clarté et de netteté, de contenance de la passion, telles que les vieux maîtres se les représentaient.

Spohr occupe une place capitale dans l'histoire de l'opéra allemand : celle de fondateur. En effet, Faust, créé en 1816, précède largement Der Freischütz de Weber (1821) et Der Vampyr de Marschner (1828). S'il ne possède pas le génie mélodique et évocateur de Weber, Spohr lance l'idée d'un opéra national, et Faust, pourtant encore bien proche du "singspiel", est déjà profondément romantique par la caractérisation de personnages hardis et l'élaboration de vastes tableaux impressionnants comme celui du Sabbat, ou la grande scène de Méphistophélès à l'acte III. Précisons que le livret ne s'inspire ni de Marlowe ni de Goethe, mais d'un roman de Klinger paru en 1792. Spohr ira plus loin dans son opéra le plus célèbre, Jessonda (1823). Légende hindoue aux décors grandioses, ce "grand-opéra" pourrait déjà évoquer L'Africaine de Meyerbeer ou Lakmé de Delibes, par son caractère exotique et son ambition décorative. La partition est quasi « durchkomponiert » à l'instar de l'Euryanthe de Weber, strictement contemporaine. Les ensembles y sont particulièrement nombreux. Hormis leur ouverture, on ne connaît pas les autres opéras de Spohr. Il semble cependant que Zémire et Azor (1819), d'après le même livret de Marmontel qu'utilisa Grétry, Der Berggeist (1825), Pietro von Albano (1827), ou Der Alchymist (1830), aux intrigues fort fantastiques, contiennent des pages remarquables. Spohr représente l'indispensable chaînon entre Weber et Wagner et, à cet égard, ne peut être oublié.

Si l'on redécouvre petit à petit les opéras et les symphonies de Spohr, c'est à sa musique de chambre avant tout que son nom doit de n'avoir pas disparu des salles de concert. Caractéristique du courant stylistique "Biedermeier", elle est abondante : duos pour deux violons ou violon et harpe, trios, quatuors et quintettes à cordes, doubles quatuors, quintette et septuor avec vents, octuor, nonette, toutes les nomenclatures sont présentes. Elle fait bien sûr les délices de nombreux ensembles et recèle probablement encore de multiples trésors inexplorés. Parmi les chefs-d'oeuvres reconnus, citons essentiellement le lumineux nonette de 1813 ou le non moins imposant septuor tardif de 1853, pages d'une fabuleuse richesse instrumentale et d'une ravissante fraîcheur. Une attention toute spécifique doit être apportée aux quelques trente-quatre quatuors à cordes (écrits de 1805 à 1857), aux sept quintettes à cordes, et surtout aux quatre doubles quatuors, formule propre au compositeur. Ce ne sont pas vraiment des octuors mais bien deux quatuors concertants, ne s'unissant qu'aux moments essentiels. L'art de la composition, complexe parfois mais idéalement équilibré, promet à l'auditeur un plaisir musical sans mélange, celui dû à un métier parfait allié à un jaillissement mélodique continu.

Spohr est passé à la postérité comme un des premiers, avec Weber et Spontini, à avoir imposé la direction d’orchestre telle que nous la connaissons aujourd’hui et le premier à avoir utilisé systématiquement le bâton de direction d’orchestre. C’est lui qui proposera aussi l’usage des lettres de répétition dans les partitions : ces lettres A, B, C,… qui permettent au chef d’indiquer sans ambiguïté à son orchestre les endroits qu’il souhaite répéter.

Spohr n'est ni Beethoven, ni Weber, ni Mendelssohn. Dans ses oeuvres de jeunesse puis dans celles de sa maturité, il offre un professionnalisme éblouissant uni à un tempérament souvent novateur. Compositeur prolifique, il se consacre à tous les genres pour, à chaque fois, lui donner au moins un chef-d'oeuvre. Pour nous limiter, rappelons-nous l'opéra (Faust, Jessonda), l'oratorio (Die Letzten Dinge), la musique religieuse (trois psaumes op. 85), la symphonie (quatrième et cinquième symphonies), le concerto (premier concerto pour clarinette, huitième concerto pour violon), la musique de chambre (doubles quatuors, septuor, nonette). Cela suffirait déjà à combler l'attente de celui qui désire poursuivre l'exploration d'un musicien qui, s'il ne possède point de génie, occupe une place historiquement importante. Spohr, surtout, a écrit des oeuvres qui, cent cinquante ans après sa mort, nous charment toujours. Ce n'est pas là son moindre mérite.

Jean-Marie André et Bruno Peeters

Bibliographie
- Clive Brown, Louis Spohr: A Critical Biography, Cambridge University Press, 1984
- Hélène Cao, Louis Spohr, Editions Papillon, Collection Mélophiles, 2006

Discographie
• Une édition complète des symphonies est actuellement en cours chez CPO par le NDR Radiophilharmonie sous la direction de Howard Griffiths :
Vol.1, symphonies n° 3, en do mineur, op. 73, n° 10, en mi bémol, WoO 8 et ouverture en fa WoO 1, CPO  777 177
Vol.2, symphonies n° 2, en ré mineur, op. 49,  n° 8, op. 137, ouverture en ré « Im ernsten Stil », op. 126, CPO 777 178

• Le même Howard Griffiths a également réalisé, avec le Zürcher Kammerorchester une intégrale en 4 CD des 8 symphonies de Ferdinand Ries, mentionnées dans le texte (CPO 777 216-2).

• Différentes versions existent des concertos pour clarinette toujours inscrits à ce répertoire
-
Karl Leister, clarinette, Radio-SinfonieOrchester Stuttgart sous la direction de Rafael Frübeck de Burgos
-
Concertos pour clarinette n° 1 en do mineur op.26, n° 4 en mi mineur WoO 20, ORFEO C 088 101 A
- Concertos pour clarinette n° 2 en mi bémol op.57, n° 3 en fa mineur WoO19, ORFEO C 088 201 A
-
Les 4 concertos pour clarinette, Michael Collins, Orchestre de Chambre Suédois, dir.: Robin O'Neill, Hyperion CDA67509 (1-2) et 67561 (3-4)

• Les quinze concertos pour violon avec numéro d’opus et le concerto WoO 12 figurent dans un coffret en 6 CD avec Ulf Hoelscher, violon et le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin sous la direction de Christian Fröhlich (CPO 999 657-2)

• Pour les deux principaux opéras, on recommandera :
- Jessonda, J. Varady, R. Behle, K.Moll, Th. Moser, D. Fischer-Dieskau, P. Haage, Choeurs et Orchestre du Staatsoper de Hambourg, dir.: Gerd Albrecht, Orfeo C240912


-
Faust, M. Vier, E. von Jordis, W. Pugh, D. Jennings, Choeurs et Orchestre de l'Opéra de Bielefeld, dir.: Geoffrey Maull, CPO 999 24-2

• Musique de chambre, The Nash Ensemble, in "Romantic Ensembles", Brilliant 6 CD 92294

On mentionnera enfin l’excellent site WEB : http://www.spohr-society.org.uk/

DOSSIERS
La maison-musée d'Alexandre Scriabine
à Moscou


logo
85868889909193959697 COUV