La maison-musée d'Alexandre Scriabine à Moscou

Il y a toujours une certaine émotion à pénétrer dans la maison d’un grand musicien ou d’un grand écrivain et le musée Scriabine à Moscou en fournit un exemple particulièrement vivant.
Située en plein cœur du quartier du vieil Arbat, l’un des centres historiques et touristiques de la ville, la bâtisse retient à peine le regard. Il s’agit de l’un de ces innombrables bâtiments jaunâtres, vétustes et poussiéreux, qui parsèment la capitale. L’entrée de la résidence donne le ton : de longs couloirs étroits au papier-peint défraîchi ont pour effet de nous replonger cent ans en arrière et il ne faut guère d’imagination pour s’attendre à être accueilli, à l’autre bout de ceux-ci, par le compositeur en personne.
Après avoir franchi victorieusement l’entrée et le vestiaire, gardés par des vestales nostalgiques de l’époque communiste (ce qu'on reconnaît à leur absence totale d’amabilité), et s’être acquitté du droit d’entrée inégalitaire (150 roubles pour un étranger, 50 pour un Russe), on gagne rapidement le premier étage par un modeste escalier dominé par un portrait très imposant du maître, accroché de façon voyante, selon la plus pure tradition lénino-stalinienne.
Le grand intérêt du musée consiste dans le fait que la quasi-totalité des objets présentés et mis « en situation » sont d’origine. Même le papier peint, pas d’époque celui-ci, s’inspire néanmoins de l’original. Le tout a donc un délicat parfum de surranné, très touchant. Le compositeur partageait cette maison avec d’autres occupants, se réservant l’étage.

Dans la première pièce, très grande, le regard est directement attiré par les deux pianos qui trônent au milieu de celle-ci et, surtout, par la bibliothèque où dominent les ouvrages en français ainsi que divers livres qui traduisent la passion du compositeur pour le mysticisme et les cultures orientales ; on y trouvera même une méthode d'apprentissage du sanscrit ! Un guide local se propose très gentiment de nous faire la visite dans un anglais hésitant, certes, mais avec beaucoup de bonne volonté.

C'est elle qui nous expliquera le fonctionnement de la célèbre et curieuse couronne d'ampoules électriques de différentes couleurs, activées par une espèce de clavier dont l'épouse du compositeur « jouait » lorsque celui-ci se mettait au piano et interprétait ses propres oeuvres. Cet étrange objet est sans doute la concrétisation la plus évidente de l'idée de Scriabine selon laquelle chaque note, chaque accord correspondent à l'une ou l'autre couleur du spectre. C'est ainsi que, lors des concerts privés qu'il donnait chez lui, en l'absence de toute autre source lumineuse, la pièce était nimbée de couleurs changeantes, créées par ce système unique et produisant l'effet particulier voulu par Scriabine et essentiel selon lui.
Les différentes vitrines confirment le goût du compositeur pour l'exotisme et l'on s'amuse à observer son étonnante collection de figurines représentant des éléphants. Dans un autre coin de l'étage, une redingote ayant appartenu au créateur de Prométhée nous rappelle sa petite taille. Non loin de celle-ci, nous retrouvons les quelques rares portraits du compositeur, portraits abondamment reproduits tant dans les livres que dans les notices de cd. Dans la chambre à coucher, dévotement laissée « en l'état » depuis sa mort précoce, le visiteur est frappé par l'unique et minuscule lit d'une personne qui occupe la plus grande partie de cette assez petite pièce. Pendant les derniers jours de son existence, en effet, un furoncle apparut sur le visage du compositeur, furoncle que les médecins tentèrent de soigner, fort mal au demeurant car ils ne réussirent qu'à faire apparaître une infection qui engendra la septicémie, laquelle précipita la fin.
C'est à la demande des médecins qui voulaient accéder plus facilement à leur patient que le lit de son épouse fut transporté dans une autre pièce. Les opérations ultimes défigurèrent très fortement le visage du moribond ; c'est pour cette raison que, contrairement à l'usage, le visage fut recouvert pendant toute la période pendant laquelle le corps fut exposé au public. C'est pourquoi également on ne réalisa pas de masque mortuaire mais un moulage de ses mains, toujours visible, put être mené à bien.
La dernière partie du musée retrace, à l'aide de panneaux didactiques fort bien faits et agrémentés de photos souvent touchantes, les étapes majeures de cette vie si courte et si particulière.


A la sortie, un préposé à l'amabilité soviétique propose de véritables petits trésors à des prix ridicules, certainement plus indexés depuis l'époque Krouchtchev : de superbes éditions de certaines sonates avec, pour quelques-unes, des facsimilés des manuscrits autographes, pour à peine 60 roubles (envron 1,50€) pièce, ainsi que divers petits livres et brochures très bien faits et bien documentés qui sont autant d'études passionnantes sur certaines périodes de la vie de Scriabine, avec traduction en anglais, allemand ou français selon le cas. Enfin, et dans la plus pure tradition russe, ces très officielles personnes proposent « sous le manteau » des disques cd-r d'enregistrements récents des rouleaux Welte Mignon gravés par Scriabine lui-même. Seuls quelques-uns d'entre eux avaient fait les honneurs du disque « officiel » il y a bien des années. Les russophones, eux, seront encore plus à la fête car ils trouveront davantage encore de belles choses, mais exclusivement en russe cette fois, comme les mémoires de Vladimir Sofronitsky, beau-fils du compositeur en même temps que son interprète le plus inspiré. Et c'est à regret que l'on quitte cete maison surchargée de souvenirs et sur laquelle semble encore planer l'esprit de Scriabine, dont on imagine bien le fantôme revenir la nuit jouer ses Messes noire et blanche et laisser, pour les visiteurs du lendemain, comme une invisible et troublante présence.
Bernard Postiau
