LE CLASSIQUE A L'ECOUTE DU MONDE
Une péninsule, des continents…
…. Telle est l'Europe occidentale par rapport aux autres parties du globe, telle est sa musique. On ne le répétera jamais assez, la musique "classique" européenne, celle du signe écrit depuis un peu moins d'un millénaire, est un cas particulier, privilégié et dominant, certes, mais unique, en face des cultures musicales, souvent tout aussi riches, des autres nations de la planète, cultures à transmission souvent orale, ou du moins dans lesquelles la partie écrite, parfois même avec un code de notation musicale, se borne à la théorie, de sorte que la notion de compositeur, donc d'œuvre fixée et "finie", n'existe pas comme chez nous. De là à parler d'improvisation, il n'y a qu'un pas, lourd des pires malentendus. Il faut bien reconnaître que cette pratique, si importante dans les autres cultures, s'est singulièrement atrophiée dans la nôtre devant la prééminence de l'écriture, au point d'y revêtit un sens péjoratif: celui qui "improvise" le ferait par manque de "métier", l'apprentissage de ce dernier consistant avant tout à maîtriser l'écrit.
Or, dans les musiques "traditionnelles", dont l'apprentissage, en Inde par exemple, est souvent plus long et plus difficile que celui que dispensent nos conservatoires, les contraintes dictées par les codes, écrits ou non, sont d'une rigueur telle qu'elles équivalent -pour le moins!- à celle d'un organiste "improvisant" une fugue à six voix… Notre "péninsule" culturelle et musicale n'a pu, au cours des siècles, demeurer indifférente aux multiples richesses des autres "continents". Mais il a fallu attendre le développement des communications avec les pays lointains, accélérées, décuplées par nos actuels media, pour que les échanges se multiplient. Dans les deux sens, du reste, et selon cette logique inégalitaire qui a été celle de tout le colonialisme européen. D'une part, jusqu'à une époque récente, la pensée musicale européenne a traité ces musiques extérieures à elle comme autant de produits "exotiques", d'épices amusantes ou rares. De l'autre, les cultures orales, plus fragiles, plus vulnérables, ont été trop souvent contaminées et perverties par l'économie impérialiste dominante. Si Bach ou Wagner sont par essence étrangers à la musique de Java ou de l'Afrique noire, la réalité quotidienne est bien plus grave encore, car les pays dits "sous-développés" (selon nos critères exclusifs de marché et de rentabilité!) ont été presque uniquement submergés par la variété américaine de bas étage et la "muzak", et non point par nos véritables trésors culturels, de toute façon incompatibles.
Pendant de longs siècles, les cultures musicales extérieures à la nôtre n'ont été connues que par de rares écrits de voyageurs et par d'encore plus rares essais de notation à l'aide, très imparfaite, de notre solfège fait pour l'échelle chromatique tempérée et pour les valeurs rythmiques "simples", binaires et ternaires. A partir du milieu du XIXe siècle, les grandes expositions universelles ont accueilli en tant qu'"attractions" quelques groupes de musiciens africains ou asiatiques, puis, à partir du début du XXe siècle, la science toute nouvelle de l'ethnomusicologie a commencé à se développer à la faveur de "missions" exploratoires sur le terrain. Quoique l'on puise penser, , la situation à nos portes n'était pas si différente: Bartok et Kodaly en Hongrie, Janacek en Moravie, Cecil Sharp ou Vaughan Williams en Angleterre se livraient au tournant de notre siècle à des missions du même ordre dans nos campagnes européennes. Car il est bien évident que les musiques traditionnelles sont demeurées vivantes et préservées davantage loin des grands centres urbains. Ce n'est d'ailleurs pas un mince paradoxe qu'au moment même où l'invasion "colonisatrice" menace la survie des musiques traditionnelles dans leur pureté, la technologie dont elle est armée permet précisément d'en sauvegarder le témoignage par le biais de l'enregistrement.
