DOSSIER

 

L'AMERIQUE LATINE

Lorsqu'au début du 16e siècle les Européens colonisateurs étendirent leur empire aux "Indes Occidentales", ils furent saisis par les talents musicaux des aborigènes dont ils découvriront les instruments typiques, les chants et danses qui, au Mexique et au Pérou, abondaient.

 

On connaît d'ailleurs les premières expériences des Jésuites au Brésil, première osmose entre les cultures, lorsque le chant grégorien se mêla à l'expression primitive. L'une des constantes de la musique indienne est la présence de gammes pentatoniques. Au Brésil, des instruments à vent, en os ou en bambou, ne jouèrent qu'un rôle secondaire, alors que maracas et reco-reco allaient occuper une place notable parmi les percussions. Les Africains, importés comme esclaves, beaucoup aux Antilles, au Brésil, un peu au Venezuela, en Colombie et en Equateur, apportèrent leurs musiques rituelles -macumba, candomblé- où la notion de tonalité est amoindrie, où les chants sont antiphoniques, les rythmes souvent binaires. Leurs percussions forment une nomenclature à elles seules: atabaque, berimba, marimba, caxambu, puita,…

 

L'apport européen a formé l'élément dominant de la musique des Amériques mais, en tout cas pour le Sud, plusieurs siècles s'écoulèrent sous le signe de la musique d'église, de l'opéra italien, de la musique de salon, avant qu'une véritable musique savante nourrie des richesses latentes de chaque pays puisse s'affirmer. Du XVIe au XVIIIe siècle manquèrent le plus souvent les talents, tandis que l'éducation musicale restait embryonnaire et que ces sociétés coloniales avaient du mal à définir les caractères originaux. L'expansion économique et culturelle d'un pays, son accession à l'indépendance, s'accompagnent le plus souvent d'une floraison artistique digne de ses propres valeurs. En Amérique du Sud, l'exploration de la musique populaire et du folklore des contrées a suivi le processus déclenché en Europe dans la mouvance romantique. Vers la fin du XIXe siècle, des conservatoires s'étaient enfin ouverts et plusieurs compositeurs sud-américains vinrent se former en Europe.

Carlos Chavez
(1899-1978), la personnalité la plus forte de l'école mexicaine, pensait que la vie musicale des Aztèques avait marqué l'apogée de la musique de son pays et remarquait que la modulation était étrangère à l'esprit simple et direct des Indiens. Sa Sinfonia India est d'une expression primitive, sévère, sans préoccupations harmoniques. Chez un Silvestre Revueltas (1899-1940), personnalité explosive, c'est principalement la musique populaire et folklorique du Mexico contemporain qui forma la source de son expression. A Cuba, foisonnante de musique, l'art afro-cubain a longtemps nourri les compositeurs. C'est dans cette île que se développèrent la rumba et la habanera. Du Venezuela, marqué par les traditions afro-antillaises, se dégagent le nationaliste Juan Bautista Plaza et Antonio Estevez (1916-1988), auteur de la Cantata Criolla. Mais notre monde musical ignore tout de personnalités qu'il faudra bien un jour identifier en dehors des formules livresques: Guillermo Uribe Holguin (1880-1971) en Colombie, Humberto Allende (1885-1959) au Chili, Eduardo Fabini (1883-1950) en Uruguay. Pays de la milonga et du tango, l'Argentine s'est trouvée marquée par les danses et les chants des pampas: gato, vidalita, triste, et le caractère gaucho a pris le rang de folklore national. Albert Williams (1862-1952), élève du Conservatoire de Paris et élève de César Franck, devait s'immerger dans la musique de son pays natal "pour ne pas s'y sentir étranger". Comme au brésil, un mouvement nationaliste se dessina à partir de 1930, dont un adepte fut Juan José Castro, formé à Paris auprès de d'Indy. Alberto Ginestera (1916-1983), bien connu en Europe, s'était inspiré du folklore dans ses premières œuvres.

Pays démesuré de sang mêlé, au caractère indiscernable, le Brésil n'en produisit pas moins des artistes très imaginatifs, tournés vers l'avenir. C'est ainsi que s'il fallait définir une douzine de compositeurs pionniers de la musique mondiale du XXe siècle, Heitor Villa-Lobos (1887-1959) y aurait incontestablement sa place.

Il eut ses précurseurs, un Alexandre Levy (1864-1892), un Alberto Nepomuceno (1864-1920), auteurs des premières symphonies brésiliennes à base folklorique. Eurent d'emblée droit de cité dans la musique savante des formes comme la modinha -qui abondera chez Villa-Lobos- et le lundu. La modinha est un genre de chant sentimental, le lundu un style de chant et de danse.

 

L'immensité du catalogue de Villa-Lobos -un millier de titres- est à l'image d'un pays dont les limites semblèrent longtemps introuvables. Il fut le premier musicien brésilien qui ait réussi un syncrétisme de toutes les races de son pays, prenant également en compte les hautes traditions européennes. Impressionniste marqué par la France, généreusement lyrique, atonal sans le savoir ou bruitiste, il n'a jamais  suivi la mode du jour, n'écoutant que son inspiration de poète intuitif du son. S'il dérange parfois les exécutants par une absence de développements les obligeant à mémoriser un matériau très abondant, on ne doit pas oublier que son art résulte d'expériences originales. De la musique pratiquée en famille, il passa à celle des rues, se mêlant comme guitariste aux musiciens de Rio qui improvisaient sur des airs en vogue suivant la technique du "Chôro". "Nous faisions un contrepoint logique, pas scholastique, bien supérieur à tous les contrepoints classiques", nous dira plus tard le compositeur avec l'humour qui le caractérisait. Ses voyages à l'intérieur du brésil lui permirent d'enregistrer mille impressions de mémoire, des rythmes des Noirs de Bahia (Salvador), des chants indiens primitifs (il bénéficia en même temps dans ce domaine des recherches de son  ami l'ethnomusicologue Roquette Pinto), jusqu'aux sons de la nature entière. Sa musique se nourrit de courtes phrases répétées, de rythmes syncopés,  de toccatas et sambas obstinées, dans une vie à couper le souffle dès qu'il s'agit de l'orchestre enrichi de percussions typiques. Notre musicien n'aimait-il pas le terme 'folklore recréé" et lorsqu'il disait "le folklore, c'est moi", nous pensons que cela signifiait qu'il avait digéré les influences reçues, métamorphosées en "Villa-Lobos". Il n'empêche qu'il a existé chez lui des harmonisations de thèmes préexistants. Ainsi en est-il des Chants typiques brésiliens, véritable collection de référence des peuples formant le Brésil: chants de hamac du fonds indien, invocations afro-brésiliennes de macumba, chants populaires urbains et ruraux. Dans cette catégorie d'influences directes se rangent encore le Noneto (très indien de caractère), les Danses Africaines, le Sextuor Mystique, Momoprecoce (l'esprit du Carnaval), la Famille du bébé, etc. Hanté par l'âme primitive, par la joie et l'exhaltation que l'Indien communiquait en dansant, il conçut plusieurs "Apothéoses de la Danse" de la Danse de l'Indien blanc à la cantate Mandu Carara et au formidable Chôros N°10. Grand admirateur de Bach, Villa-Lobos insistait sur l'élévation vers laquelle il avait tendu. C'est ainsi qu'il a transfiguré le matériau d'œuvres mythiques amazoniennes comme Amazonas, Jirapuru, Erosion ou historiques comme La Découverte du Brésil, ainsi que les formes lui appartenant en propre comme les quatorze Choros transposant les improvisations populaires dans l'esprit de la musique savante, et les neuf Bachianas Brasileiras, série d'hommages à bach dans l'atmosphère brésilienne. Les Chôros ont étét à juste titre considérés dans les années 1920 comme la contribution la plus importante du Brésil à la musique du temps.

Pierre Vidal

Paru dans Crescendo n°21 - Février-Mars 1996

 

 

(*) Dans le cadre d'Europalia 2011, nous publions ici l'introduction générale du dossier (ci-dessus) et l'article consacré à l'Amérique latine.

Le dossier comporte également:

• "Roumanie, Terre du Neuvième Ciel" par Harry Halbreich,

• "Le Folklore dans les musiques de l'ex-URSS" par Frans C. Lemaire,

• Orient-Occident: de la découverte à l'échange" par Harry Halbreich,

• "Les séductions de la Note Bleue" par Jean-Marie Marchal,

• "Les Miraculés de l'Exil" et "Yehudi Menuhin: Classique, ça rime avec ethnique" par Nicolas Crousse.

 

Le dossier complet en version pdf est disponible sur simple commande, au prix de 5,00€ (+1,00€ en cas de demande de facture) à verser au compte  de Crescendo IBAN BE58 751204237479 - BIC AXABBE22

 

 

 

 


 

 

 

 

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