La rencontre de Roberto Gerhard et Albert Camus
La Peste mise en musique par le compositeur catalan
Il y a cinquante ans, le 4 janvier 1960, à 47 ans, Albert Camus était tué dans un accident de voiture sur la Nationale 5 à Petit-Villeblevin. Il remontait à Paris venant de la résidence de Lourmarin dans le sud de la France qu’il avait acquise avec l’argent de son Prix Nobel de littérature reçu en 1957.Aujourd’hui, les critiques de jalousie ou d’opposition qui ont suivi l’octroi du Nobel se sont tues et Albert Camus est de plus en plus reconnu comme un artiste universel. Son œuvre s’est confrontée aux différents domaines artistiques; Alexandre Von Sivers n’interprète-t-il pas régulièrement à la scène l’adaptation de Paul Anrieu de La Chute, ce récit par ailleurs déjà bien théâtral de Camus paru chez Gallimard en 1956? Le cinéaste italien, Luchino Visconti, tournait en 1967, une version filmée fabuleuse de L’Etranger incarné magistralement par Marcello Mastroianni. Camus avait toujours craint que son roman ne soit déformé à l’écran; c’est ainsi que Francine Camus, sa veuve, en a réalisé l’adaptation extrêmement fidèle. La Peste, elle aussi, a eu droit à une adaptation cinématographique en 1992 par le metteur en scène argentin Luis Puenzo. Ici, c’est sa transcription musicale par le compositeur espagnol, trop peu connu, Roberto Gerhard, que nous voudrions évoquer.
Roberto Gerhard (1896-1970) restera toute sa vie un compositeur profondément catalan, même s’il est né d’un père suisse allemand et d’une mère alsacienne. Elève de Schoenberg à Vienne et puis à Berlin, il est le quatrième mousquetaire du trio de la seconde école de Vienne1 par sa profonde amitié avec Berg et Webern. La guerre civile espagnole le forcera par la suite à l’exil. Il prendra la nationalité britannique et mourra, 10 ans et 1 jour après Camus, le 5 janvier 1970, à Cambridge. Auteur, entre autres, de cinq symphonies (la dernière est inachevée), d’un concerto pour orchestre, d’un concerto pour violon, d’un autre pour violon, et d’un concerto pour clavecin, orchestre de cordes et percussion, il répond à une commande de la BBC et compose en 1963 et 1964 The Plague (la peste) pour récitant, chœur mixte et orchestre. Le texte (anglais) est adapté par Roberto Gerhard lui-même d’après le texte original d’Albert Camus. L’œuvre d’une cinquantaine de minutes comporte neuf parties: 1. Oran, 2. Déclaration de l’épidémie, 3. Choc sur la population, 4. Le Comité de santé, 5. La fermeture des portes de la ville, 6. La mort de la jeune fille, 7. Les enterrements, 8. L’agonie de l’enfant, 9. La fin soudaine de l’épidémie et l’épilogue.

Deux enregistrements existent, l’un par Alec McCowen, récitant et le National Symphony Orchestra & Chorus Washington D.C. sous la direction d’Antal Dorati2, l’autre par Michael Lonsdale, récitant, le BBC Symphony Chorus et le Joven Orquest
a Nacional de Espanã sous la direction de Edmon Colomer3.La musique sérielle de Gerhard est attachante et lyrique. Gerhard a condensé le roman en limitant à deux les protagonistes: le narrateur (récitant dans la composition et on sait que c’est le docteur Rieux dans le roman de Camus) et le peuple frappé de la peste (traduit de façon virtuose par le chœur dans la partition). Profondément humaine, sa vision musicale traduit bien la pensée d’Albert Camus. La peste, calamité naturelle, devient dans notre conscience le symbole d’un désastre provoqué par l’homme lui-même, sujet d’une brûlante actualité s’il en est. Le narrateur le résume en quelques mots. Il a décidé de relater ces événements pour "ne pas être l’un de ceux qui se taisent mais au contraire pour témoigner en faveur des personnes atteintes par la peste, pour qu’une mémoire de l’injustice et des outrages contre elles puisse survivre". À, respectivement, cinquante et quarante ans de la mort de l’écrivain français et du compositeur catalan, c’est une belle manière pour nous de rendre hommage à deux grands artistes de ce XXe siècle qui ne sont pas près de quitter nos mémoires.
Jean-Marie André
1 La première école de Vienne est celle de Haydn (1732-1809), Mozart (1756-1791) et Beethoven (1770-1827). La seconde est formée de Schoenberg (1874-1951), Berg (1885-1935) et Webern (1883-1945).
2 Enregistrement de mai 1973, disponible sous la référence Explore EXP 0005.
3 Enregistrement d’avril 1996, disponible sous la référence Audivis Montaigne MO 782101. Le CD contient également Epithalamion, une œuvre pour orchestre d’une vingtaine de minutes composée en 1965 et 1966
GRAINES DE CURIEUX
(le 8 février 2010)
