Le mystérieux Trio pour piano, violon et violoncelle op. 63 de Beethoven

                                                  La problématique de la transcription

Le Trio op. 63 de Beethoven connaît en 2006 son premier enregistrement mondial en CD[1]. Pourquoi parler de mystère dans ce trio alors qu'il est catalogué "officiellement"  à la 63e position après le Concerto pour violon (op. 61) et Coriolan (op. 62) dans une série qui a commencé avec les trois Trios op. 1 et où la 9e et dernière symphonie occupera la 125e place ?

Un élément de mystère supplémentaire vous sera également donné si vous lisez les bibles beethovéniennes du milieu du XXe siècle, comme l'édition originale du Beethoven de Jean et Brigitte Massin publiée en 1955 au club français du livre. A l'opus 63, comme vous le montre la première figure, vous aurez l'attention attirée par l'astérisque dont la signification est précisée dans le texte : «  lorsqu’une œuvre est pourvue d'un astérisque *, cela signifie qu'il est inutile de la rechercher dans les Notices sur les Oeuvres. Ou les renseignements historiques font défaut à son sujet, ou ils ne nous ont pas semblé susceptibles d'intéresser le lecteur. »

Figure 1. Facsimile de l'édition du club français du livre du Beethoven de Jean et Brigitte Massin,
p. 551 (à gauche) et 554 (à droite)

Notons que, dans cette édition de l'ouvrage des Massin, la Symphonie Iéna est encore attribuée avec une haute probabilité à Beethoven et que le Triple Concerto op. 56 est associé au même astérisque qui, dans ce dernier cas, ne peut être qu'une marque de désintérêt vis-à-vis de ce concerto rarement joué dans les années 1950. Il n'en reste pas moins que, à l’écoute, le Trio op. 63 ne manque pas d’intérêt.

Il s'ouvre par un thème à l'allure martiale, proche de celui de la contemporaine 3e Sonate pour piano en do majeur op.2 n°3. Mais il n'est jamais interprété ni enregistré. Il ne figure pas dans les éditions complètes des trios pour piano et cordes. C'est donc une œuvre à problème dont il faut éclaircir l'origine !

Figure 2. Premières mesures de l'allegro du trio op. 63

1792. Beethoven a 22 ans et passe sa dernière année à Bonn. Il compose un Octuor pour 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 cors et 2 bassons pour les excellents musiciens de la cour du Prince-Electeur et Régent à Bonn, Maximilian Franz, fils cadet de l'impératrice Marie-Thérèse. 

Comme le montre la page de garde du manuscrit, Beethoven appelle cette composition Parthie sans doute pour l'assimiler à une sorte de partita. C'est cependant une oeuvre en quatre mouvements de structure sonate classique : un allegro, un andante, un menuetto et un finale, presto. On dispose d'un écrit de Haydn qui témoigne de l'envoi de cette œuvre au Prince-Electeur en même temps qu'un quintette, un concerto pour hautbois aujourd'hui perdu, des variations pour piano et une fugue. Cet octuor ne sera édité qu'à titre posthume en 1830 et reçoit le numéro d'opus 103 car l'éditeur Artaria constate que ce numéro d'opus est resté vide dans le catalogue des œuvres de Beethoven ! (de même que l'opus 104 qui sera utilisé pour la transcription du Trio en do mineur op.1 n°3). Les interprétations de cet octuor restent encore rares à ce jour[3].

Figure 3. Page de garde du manuscrit. Notez le terme Parthia utilisé par Beethoven

1795. Beethoven réécrit l'octuor précédent sous forme de quintette à cordes pour deux violons, deux altos et un violoncelle. Il donne une ampleur considérable à cette œuvre qui sera exécutée chez le prince Lichnowsky. Beethoven transforme la musique de divertissement de l'octuor en une composition de musique de chambre exigeante destinée à des musiciens affirmés comme ceux qui accompagnent le prince Lichnowsky dans ses concerts de chambre. Il est également piquant de constater que Mozart a fait la même démarche en transcrivant sa Sérénade en ut mineur pour octuor à vents KV 388 (384a) en Quintette à cordes KV 406 (516b). Le quintette de Beethoven est publié en 1796 par Artaria sous le numéro d'opus 4. Comme l'octuor, il est rarement enregistré aujourd'hui[4].

1807. Artaria publie une transcription du Quintette en Trio avec piano. C'est le trio qui nous concerne ici.

La page de garde –figure 4- mentionne explicitement : Grande sonate pour le Forte-piano avec violon et basse obligé (sic) tiré du grand quintetto op.4. La mention op. 63 ne figure pas sur le document original imprimé et semble avoir été ajoutée a posteriori à la main par Artaria. La majorité des exemplaires connus porte cette mention. La transcription est-elle due à Beethoven lui-même ? La question reste en suspens mais il est cependant clair que Beethoven ne s'est jamais opposé à ce que ce Trio op. 63 figure dans son catalogue. C'est un bel arrangement qui met en valeur les trois instruments. Les trois voix sont équilibrées et la présence du piano nous offre une atmosphère sonore forcément très différente de celle du quintette.

Figure 4. Page de garde de la partition imprimée du trio op. 63.
Notez l'inscription manuelle : opus 63

1827. La lignée des transcriptions successives de l'octuor de 1792 n'est pas terminée ! L'éditeur Breitkopf et Härtel publie en avril une transcription pour piano à quatre mains.

On retrouve ainsi dans l'histoire de ce Trio op. 63 deux caractéristiques principales de Beethoven :

- D'une part, le travail sur les compositions par le recours à d'anciennes esquisses ou la révision d'œuvres antérieures. Cette approche est caractéristique lors du passage de l'Octuor original au Quintette (et au Trio).
Les quatre mouvements gagnent en ampleur. Le premier passe de 194 mesures à 287, le second de 127 à 160, le troisième de 116 à 244 et le dernier de 223 à 419 mesures.
Dans le Menuet, Beethoven ajoute un second trio. Les temps d'exécution des deux derniers mouvements sont doublés. Cette démarche n'est pas inhabituelle chez Beethoven ; on se rappelle qu'avant la 3e Symphonie dite héroïque op. 55 composée entre 1802 et 1804, il avait déjà testé le beau thème du dernier mouvement dans les Contredanses WoO 14 de 1800/1801 (et dans leur version pour piano seul qui occupe la même 14e place dans la liste des Werke ohne Opus), dans les Créatures de Prométhée op. 43 de 1801 et dans les Variations Eroïca  op. 35 de 1802.

- D'au- D'autre part, l'attrait du compositeur pour la transcription. Cet attrait est évident dans la transcription du Concerto pour violon en sa version pour piano et orchestre où, pressé par le temps, Beethoven utilisera cette astuce pour satisfaire son éditeur. La démarche est plus subtile dans la belle transcription pour piano des Créatures de Prométhée, dans le Quintette op. 104 d'après le Trio en do mineur op. 1 n°3, ou dans le Quatuor à cordes en fa majeur d'après la Sonate en mi majeur op. 14 n°1.

Décidément, deux siècles après sa mort, il y a encore de beaux moments de musique à découvrir chez ce compositeur qui écrira dans ses carnets intimes, entre 1812 et 1814, pour des scientifiques comme le signataire de cet article : cultive la science ; il n’est pas de sentier plus sûr pour l’homme que celui dont toujours les sages ont fait le choix[5].

Jean-Marie André

Notes

[1] Ce CD en première mondiale est publié par la firme Raptus Records sous la référence 303.68.34. L'interprétation est due à l'Osiris Trio (piano : Elen Corver, violon : Peter Bruni, violoncelle : Larissa Groenveld). L'enregistrement  est complété par le premier trio en do mineur, op.1 n°3.

[2] La partition est disponible chez l'éditeur Raptus sous la référence Raptus Editions RE 2068, raptus@planet.nl

[3] On en trouve une excellente interprétation par les  musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Berlin dans le 15ème volume de l'édition complète Beethoven consacré aux œuvres pour instruments à vents, DG 453 779-2.

[4] Brilliant Classics vient de réaliser une intégrale des quintettes à cordes de Beethoven distribuée sous le n° BRIL92857 et interprétée par le Quintette à cordes de Zurich (violons : Boris Livschitz et Matyas Bartha, altos : Zvi Livschitz & Dominik Ostertag, violoncelle : Mikayel Hakhnazaryan). En plus du quintette op.4, il contient également le quintette op.29 et l'op.104, transcription du trio en do mineur op.1 n°3 et d'autres morceaux  comme la fugue pour quintette op.137, un duo pour alto et violoncelle WoO 32 et six ländlers pour 2 violons, violoncelle et contrebasse, WoO. 15.

[5] L. van Beethoven, carnets intimes, Editions Buchet Chastel, Paris (1991).

GRAINES DE CURIEUX
(le 14 mai 2010)


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