
Gioachino ROSSINI
par Gérard DENIZEAU
La collection Horizons des Editions Bleu Nuit s'enrichit d'un nouveau volume, consacré à l'immortel auteur de Guillaume Tell. Court et concis, il va droit à l'essentiel: comment et pourquoi ce compositeur a-t-il pu, en si peu de temps, conquérir l'Europe musicale entière et influencer tous ses successeurs de manière durable et profonde? N'attendons donc pas de ce livre une analyse approfondie du style musical de Rossini ou l'étude détaillée de ses opéras, là n'est pas le propos. De la naissance à Pesaro en 1792 jusqu'à la retraite glorieuse à Paris et son décès le vendredi 13 novembre 1868 à Passy, Denizeau suit la carrière d'un homme hyper-doué, ambitieux, combatif, passionné et glorieux enfin. De sa carrière initiale jusqu'à la consécration parisienne, en passant par la période napolitaine, sans doute sa plus brillante, il analyse le cheminement d'un musicien scrupuleux, avide de gloire certes, mais extrêmement soucieux de technique. Cette technique qui lui vaudra ses plus grands succès et l'admiration de ses pairs, jusqu'à Beethoven et Wagner. L'évolution de la composition retient l'attention du biographe, par exemple dans celle du récitatif, sec puis accompagné (depuis Elisabetta, regina d'Inghilterra), ou celle de l'intégration plus approfondie du livret à la partition, de l'Otello de Shakespeare à La Donna del Lago d'après Walter Scott. Rossini est bien confronté à son temps, jusqu'à l'époque de sa retraite légendaire, et l'on y côtoie toutes les célébrités de son temps. Il y a une jolie approche sociologique qui réjouira les amateurs du Second Empire. Pas de préférences entre les genres buffa et seria, tous les opéras essentiels sont approchés et résumés. Quelques exemples musicaux ornent l'ouvrage, et l'iconographie est abondante et riche. Un petit interview d'Annick Massis, grande soprano rossinienne de notre temps, un bref catalogue et une discographie succincte terminent ce petit volume, à mettre entre toutes les mains de passionnés. Voici en effet une parfaite introduction au monde d'un des créateurs lyriques les plus féconds de tous les temps. Je ne vois pas meilleure vulgarisation, d'autant plus que le style de Gérard Dunizeau est aussi fluide qu'agréable.
Bruno Peeters
2009, Bleu nuit éditeur, collection Horizons, 176 pages, 20 €
La Musique dans l’ Allemagne romantique
par Brigitte FRANCOIS-SAPPEY
La plume féconde de la musicologue Brigitte François-Sappey nous a gratifié, ne serait-ce que ces dix dernières années, d’excellents ouvrages sur Robert Schumann (Fayard), Clara Schumann (Papillon) et Félix Mendelssohn (Fayard). Son dernier né, La musique dans l’Allemagne romantique, est un livre de près de 1000 pages tentant d’offrir un tour d’horizon synthétique du sujet en le replaçant dans son contexte artistique, philosophique et littéraire. Le projet est ambitieux, le travail titanesque mais le résultat en demi-teintes. Il serait mesquin de souligner les "oublis" mineurs ou les (rares) imprécisions de cette somme d’informations mais la structure même de l’étude ne nous semble pas pleinement satisfaisante. Pour commencer, la musicologue dresse un tableau de "l’Allemagne romantique et les arts". L’idée est excellente mais largement sous-exploitée. En effet, si la synthèse ne manque pas de mentionner les repères importants, les liens tissés entre littérature, philosophie et musique sont trop peu nombreux. Brigitte François-Sappey a trop tendance à ne faire qu’énumérer un certain nombre de livres, voire en tirer quelques citations mais elle n’en résume pas véritablement le contenu, ce qui aurait pourtant permis d’en considérer la portée sur le romantisme musical. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Fichte n’est pas juste un simple élève de Kant mais apporte des idées originales qui ne seront pas sans influencer le monde musical jusqu’aux Spätromantiker… Cette piste n’est même pas suggérée. Dans le reste du livre, la musicologue classe les œuvres par genre (piano, Lied, etc) et les commente souvent à la suite l’une de l’autre. Il nous semble plus judicieux d’adopter une lecture plus transversale de l’histoire, permettant de commenter l’évolution du langage harmonico-mélodique ou formel, quitte à traiter certaines œuvres à part, comme des cas d’espèce. Mais nous ne lisons ici que des analyses qui, souvent, n’apportent rien de plus que celles que l’on peut trouver dans de nombreux autres ouvrages, dont ceux de François-Sappey elle-même. Ainsi, le commentaire qu’elle consacre à la Fantaisie op.17 de Schumann est bien pâle par rapport à celui qu’elle proposait dans le livre qu’elle avait consacré au compositeur en 1999. Le présent ouvrage a certes un autre but, mais cette option donne parfois l’impression de lire un accolement de notices destinées à des livrets de disques plutôt qu’une réflexion originale sur le sujet. Dans cette optique, la querelle des romantiques n’est pas étudiée comme elle le devrait. Autre remarque, François-Sappey se focalise sur la e"génération 1810" et semble bien embarrassée avec la musique du romantisme "tardif". Pourquoi les poèmes symphoniques de Strauss méritent-ils que l’auteur s’attarde sur quelques pages alors que ses opéras ne sont pas étudiés? De même pour Mahler qui, bien qu’originaire de l’Empire d’Autriche, est (rapidement) mentionné pour ses Lieder mais pas pour ses Symphonies (et même pas cité dans la liste des musiciens inspirés par Jean-Paul –p.127) ! On peut se retrancher derrière des arguments géographiques (qui ne résistent pas forcément à la force historique des choses), mais il faut alors rester cohérent jusqu’au bout. Mais bien que nous n’adhérions pas à toutes les idées de l’auteur, il reste que cette synthèse représente un travail énorme, derrière lequel se devinent des années de lecture et d’analyse. Il faut également rendre hommage à la plume élégante de François-Sappey qui, malgré quelques redites, nous tient en attention au fil de sa prose agrémentée d’un riche appareil de notes… qui, dans l’immense majorité des cas, ne mentionne pas les numéros des pages des ouvrages sources! L’autre mérite de ce livre est de nous éclairer sur une série de compositeurs dont on ignore souvent tout, si ce n’est le nom. Malgré les réserves émises ici, ce livre est donc à parcourir avec attention, ne serait-ce que pour réviser ses classiques ou étoffer sa culture générale. Si elle est musicologiquement un peu décevante, cette étude reste de la bonne vulgarisation. Les amateurs devraient apprécier.
Nicolas Derny
2009, Paris, Fayard, 960 pages (35 euros)

Anna Magdalena Bach
et l’entourage féminin de Jean-Sébastien
par Philippe Lesage
Tout qui s’est essayé à l’art du clavier connaît le nom d’Anna Magdalena Bach pour avoir abordé l’un ou l’autre menuet ou musette de son célèbre Clavierbüchlein. Les plus curieux auront en outre pu apprendre qu’elle avait une belle voix et était l’épouse dévouée du grand Johann Sebastian, auquel elle donna treize enfants, après le décès de sa première femme Anna Barbara. Philippe Lesage a voulu en savoir plus et s’est livré à un véritable travail de fourmi laborieuse pour répertorier et analyser les éléments et documents d’époque qui permettraient de faire plus ample connaissance avec les femmes qui ont été plus ou moins importantes dans la vie du Cantor. Les résultats de cette recherche sont impressionnants et sont rassemblés avec force détails dans cet ouvrage du plus haut intérêt. La première femme à être évoquée est Johanna Dorothea, femme du frère aîné Johann Christoph chez qui Johann Sebastian, orphelin de onze ans, trouva un toit et en qui il trouva une mère de remplacement. Maria Barbara, une cousine éloignée, fut la première épouse. Mariée en 1707, elle devait décéder en 1720 après avoir donné le jour à sept enfants. Le mariage avec Anna Magdalena fut célébré en décembre 1721. Ceci n’est qu’un piètre résumé du nombre incalculable d’anecdotes qui sont relatées dans l’ouvrage. Celles-ci ne se limitent pas à la vie musicale et sont aussi relatives au quotidien et à tout ce qu’il implique comme relations avec de la lointaine famille et de simples connaissances, avec tout ce qu’il implique aussi comme faits et événements heureux ou malheureux. On ne peut être qu’admiratif du travail de Philippe Lesage et de la rigueur scientifique avec laquelle il l’a abordé. Ce qui suscite aussi l’admiration, c’est que la lecture en est passionnante et n’a rien d’ardu. On ressort de cette lecture plus riche de connaissances sur la vie en Allemagne centrale au début du XVIIIe siècle et l’on peut ainsi raccrocher les uns aux autres des éléments épars que l’on aurait acquis au cours du temps… et de son parcours personnel de mélomane passionné. L’ouvrage se termine par un tableau de repères biographiques et est, comme toujours chez Papillon, très bien présenté.
Alain Derouane
Editions Papillon, 7e Note, Genève 2011, 303 pages

La Musique
Anthologie Littéraire et Philosophique
par Vincent Vivès
L’auteur est professeur à l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis et s’attache à étudier les multiples relations entre la littérature, la philosophie et la musique. Cette passion nous offre aujourd’hui une anthologie qui l’est tout autant, regroupant une centaine de textes littéraires, anthropologiques ou philosophiques interrogeant non la pensée musicale, mais la pensée du musical, depuis la pensée mythique et le chant homérien des sirènes jusqu’à la musique des coeurs de Rousseau, de la musique harmonieuses des sphères au moyen-âge à celle d’un univers en construction, à la construction de son propre univers et la science mallarméenne de timbres objectifs. Au passage, Jdanov, Barthes, Deleuze, Lamartine, Kant, Baudelaire,... L’ouvrage s’ouvre par un propos de Claude Lévi-Srauss: « Qu’ai-je donc appris d’autre, en effet, des maîtres que j’ai écoutés, des philosophes que j’ai lus, des sociétés que j’ai visitées et de cette science même dont l’Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l’arbre? ». Et de découvrir ici, au fil des pages, comment l’imaginaire occidental a conçu sa musique et comment celle-ci, consciemment ou malgré elle, a pu rendre compte de ce dernier. Nous lisons, sous la plume d’une bonne soixantaine d’auteurs, le statut que les hommes donnèrent à la musique à travers leur histoire, celui qu’ils refusèrent aussi et, à travers cela, l’image qu’ils construisaient du monde dans lequel ils vivaient... et on se prend à méditer... tel le Sage au pied de l’arbre.
Bernadette Beyne
2011, Paris, Editions Buchet-Chastel, Collection Musique, 368 pages, 25 euros

Haendel en son temps
par Marc Belissa
Une nouvelle biographie de Haendel qui ne manque pas d’originalité! Elle n’est pas issue du monde musicologique haendélien britannique mais est par contre écrite de la plume d’un enseignant en histoire à l’Université de Paris Ouest-Nanterre. Marc Belissa écrit dans l’introduction que l’ouvrage, écrit par un historien qui ne prétend pas être musicologue, ne sera pas une histoire de la place de Haendel dans la musique occidentale, mais une histoire d’un musicien [….] dans l’Europe de son temps. Ma seule légitimité à écrire l’histoire de Haendel est en effet celle de l’historien du XVIIIe siècle, connaisseur de l’Angleterre hanovrienne dans laquelle son héros a vécu la plus grande partie de sa vie , et éventuellement celle du mélomane ému et transporté depuis bien longtemps par les splendeurs de la musique du Caro Sassone. Les choses ne peuvent être résumées plus clairement. Il n’y a effectivement aucune portée dans l’ouvrage et les seules notes qui y figurent sont celles du bas de page! Pour ce qui est des aspects plus « musicaux », bien qu’il demande que l’on excuse ses goûts et coups de cœur d’amateur mélomane, l’auteur se réfère aux ouvrages bien connus de plusieurs de ses prédécesseurs, principalement Jean-François Labie du côté francophone et Christopher Hogwood du côté anglophone. Il situe le compositeur dans les sociétés -allemande, italienne et anglaise- dans lesquelles il a évolué et cherche à montrer combien il a pu être le reflet des cultures qui y étaient attachées. Il n’est donc pas étonnant que deux chapitres soient intitulés « Politique, culture, musique et société : l’Angleterre de 1603 à 1737 » pour l’un et « l’Angleterre de 1737 à 1759 » pour l’autre. La postérité de Haendel et ce que sa renommée est devenue depuis sa mort jusqu’à notre époque fait elle aussi l’objet d’un chapitre intéressant. C’est là qu’est évoquée l’ombre que la redécouverte de Bach, profond et sérieux, porta sur l’œuvre du Grand Saxon qui se voyait réduit à l’état de musicien frivole et victorien. Cette biographie se démarque donc de celles que nous avons connues dans le passé et dont les deux que nous avons citées ne semblent malheureusement plus disponibles, raison de plus pour se dépêcher d’acquérir celle-ci. Elle devrait figurer dans la bibliothèque de tout haendélien, qu’il soit en devenir, novice ou confirmé. L’ouvrage est illustré, complété de cartes, d’une chronologie, d’un glossaire des termes musicaux, d’un catalogue des œuvres et d’une discographie sélective. On peut s’étonner de certaines absences et présences mais les choix de Marc Belissa témoignent de son bon goût.
Alain Derouane
Ellipses, Paris 2011, 432 pages

Massenet
par Jacques Bonnaure
Actes Sud, déjà, avait publié en 1996 un bel ouvrage de Brigitte Olivier intitulé « J.Massenet, itinéraires pour un théâtre musical », qui analysait chronologiquement tous les opéras du Maître. Jacques Bonnaure, auteur aussi d’une belle monographie sur Saint-Saëns chez le même éditeur (2010), s’attache, lui, plutôt à la biographie de l’auteur d’Esclarmonde. Comme s’il le fallait encore, son avant-propos réfute les critiques longtemps accolées au compositeur: exclusivité accordée au théâtre, compositeur de la femme, trop grand don mélodique, soumission commerciale au public. Massenet est pleinement de son temps, comme Saint-Saëns, comme Bizet. Il faut le redécouvrir à cette aune, comme on a redécouvert la tragédie lyrique de Lully et de Rameau. Le livre se présente donc comme une découverte pas à pas de la vie et de l’oeuvre. A chaque parution d’opéra, Bonnaure insère une jolie petite analyse, dont la brièveté n’exclut nullement la pertinence. Voilà donc le livre d’initiation idéal. Bonnaure ne néglige pas les oeuvres non dramatiques de Massenet, telles la formidable musique de scène des Erynnies ou les sept Suites d’Orchestre, véritables symphonies pittoresques faisant honneur à l’écriture orchestrale française de cette fin du 19e siècle, ni les quatre Oratorios qui en feront, depuis Marie-Magdeleine (1873), le successeur de Gounod quant au répertoire sacré. En ce qui concerne les opéras proprement dits, Bonnaure insiste particulièrement sur ceux qui ont eu de la malchance et qui attendent leur résurrection, comme Le Mage ou Bacchus, sans omettre les pages de jeunesse. Il souligne la belle sentimentalité religieuse du Jongleur de Notre-Dame et de la bien négligée Grisélidis, la si tendre mélancolie automnale de Thérèse ou la volupté tardive de Cléopâtre. Mais, n’ayez crainte, l’auteur n’oublie ni Manon ni Werther. De manière passionnée, il suit la relation particulière de Massenet au frémissement amoureux : la Salomé éperdue d’Hérodiade n’est pas bien loin de Thaïs la courtisane, ni de …la Vierge. Tout ce monde de femmes participe de ce qu’il appelle une “érotisation de la religion”, bien notée par ce cher Louis Bethléem et ses cotes d’impiété, l’inénarrable censeur de 1926, qu’il appelle plusieurs fois à la rescousse de son ironie critique. C’est précisément ce monde de langueur mélodico-décadente qui fera l’immense succès de Massenet, et qui fascine toujours actuellement. Parce qu’il fut avant tout un extraordinaire décrypteur de l’âme humaine, en tous ses replis, secrets ou exposés. En annexes, une chronologie, une bibliographie sélective, une discographie, et un index. En moins de 200 pages, une approche absolument parfaite.
Bruno Peeters
Actes Sud/Classica 2011, 186 p., 18 euros
