Les Livres et les Partitions (Archives)

Lettres de compositeurs
à Camille Saint-Saëns
Comme annoncé dans la chronique consacrée à l' « offensive des Editions Symétrie », voici donc un beau et fort volume consacré à la correspondance de compositeurs à Camille Saint-Saëns. Notons ici la rareté du propos : pour une fois, il s'agit de lettres adressées à un compositeur et non de lettres du compositeur lui-même. En effet, l'on déplore souvent, à la lecture de correspondances traditionnelles, de ne pas disposer des réponses. Ici, les voici. Mais on déplorera alors de ne pas lire les réponses de Saint-Saëns, évidemment : c'est sans fin. Le livre est préfacé par Yves Gérard, illustre spécialiste du musicien et de qui nous attendons tous la monographie définitive à paraître chez Fayard. Il explique les choix et les exclusions (Fauré par exemple, son meilleur ami, dont la correspondance est déjà parue). Il explique surtout ce qui ressort de ce corpus abondant : l'état de “passeur” de Saint Saëns entre la prédominance germanique et le renouveau de la musique française, état que nous voyons se dérouler sous nos yeux éblouis, à la lecture de toutes ces lettres, de longueur et de contenu bien variés certes, mais toutes jetant un regard particulier sur la société artistique de l'époque. L'ordre est alphabétique, d'Alkan à Ysaÿe. Tous ont en commun une déférence envers le puits de science que représentait Saint-Saëns au tournant de son siècle. Déférence souvent appuyée, confinant même à la flagornerie (Hahn). Le courrier est parfois technique aussi, c'est le cas des lettres d'Emmanuel, de Messager et de Pierné, ces deux-ci fameux chefs-d'orchestre. L'on croise de grands noms évidemment, comme Boïto, von Bülow, Busoni, Chabrier, Glazounov, Tchaïkovski, ou même Wagner. Certains sont touchants, tel Gustave Charpentier qui s'excuse de se confier à sa machine à écrire (1920), Duparc et sa tristesse morbide, Gounod et ses “mon petit Camille”, ou le timide Roger-Ducasse. Il y a de gros poissons, évidemment, comme Liszt qui s'adresse à lui comme à un véritable confrère. Dukas est très remarquable aussi, au style éloigné de toute langue de bois et dont la pensée sur Wagner est claire et nette, tout comme celle de Max d'Ollone, que nous connaissions comme ami de Rabaud, qui s'exprime sur la “germanophilie” et déjà déplore le désintérêt des français pour leur patrimoine. Le sévère d'Indy dispute sur le message de la musique dans une longue missive passionnante, tandis que Gigout ou Widor, confrères organistes, rivalisent d'humour et de familiarité. Jean Huré, lui, discute de musique contemporaine, ce qui est osé. Tout comme ce bon Théodore Dubois, horrifié par l'absence de tonalité d'alors, et qui n'aime pas du tout Richard Strauss. Plus intime sera Augusta Holmès, peut-être objet d'un certain amour... Bref, tout cela est absolument passionnant, et se lit comme un roman sur la vie musicale de la plus belle époque de la musique française. Signalons la superbe iconographie, caricatures, affiches couleurs, photos (Berlioz, Liszt, et une superbe de Saint-Saëns lui-même en 1910 que je ne connaissais pas). Tout cela pour souligner l'intérêt exceptionnel de cette parution luxueuse, trésor à garder précieusement pour ceux qu'attirent les beaux livres et la personnalité fascinante de l'un des plus grands compositeurs français de tous les temps. La manière dont ces correspondants écrivent décrit Saint-Saëns d'une façon peut-être bien plus immédiate et surprenante qu'une simple biographie. Voilà une approche nouvelle qui pourrait être appliquée à bien d'autres maîtres, tant elle se révèle signifiante*.
Bruno Peeters
Lettres de compositeurs à Camille Saint-Saëns, présentées et annotées par Eurydice Jousse et Yves Gérard, EditionsSymétrie, collection Perpetuum Mobile, Lyon 2009, 688 p. 49 €
* La correspondance et une bonne partie des objets et documents qui illustrent l'ouvrage appartiennent presque tous à la ville de Dieppe et sont réparties parmi les collections du Château-Musée et à la médiathèque de la ville. L'ouvrage fait suite à une exposition organisée au Château-musée en 2008-2009. Le portrait de Saint-Saëns dont il est fait mention fait partie de l'immense fonds photographique laissé au musée par le compositeur.