Henri DUPARC
Lettres à Jean Cras, "le fils de mon âme"
Au début de 1901, un compositeur célèbre prend sous son aile un jeune marin musicien inconnu. Tout est dit déjà, par cette première phrase de la quatrième de couverture de cet ouvrage absolument remarquable. Jean Cras (1879-1932) avait alors vingt ans et la correspondance entretenue avec Henri Duparc (1848-1933) durera un quart de siècle. Nous connaissions le caractère exceptionnel de Cras par les lettres parues dans le numéro 123 de la revue Zodiaque que Dom Angelico Surchamp lui avait consacré en 1980. Voici à présent le tour de son Maître bien-aimé, compositeur rendu immortel par quinze mélodies. Duparc, touché par la ferveur du jeune breton, lui déconseille d'abandonner son métier militaire et à juste titre: Cras deviendra contre-amiral et cette carrière nourrira son inspiration musicale au plus haut point, de l'opéra Polyphème à Journal de bord, son chef-d'oeuvre symphonique. Si la personnalité de Jean Cras se découvre 'en regard', c'est évidemment celle d'Henri Duparc qui éclate dans cette petite centaine de lettres envoyées aux quatre coins du monde, suivant les séjours du brillant officier. Les lettres traitent de tous les sujets, pas seulement musicaux. Duparc, par exemple, se plaint beaucoup de sa santé, de sa vue qui périclite, de sa difficulté à lire et à écrire. Le lecteur trouvera cependant peu d'explications sur cette curieuse maladie qui empêcha le compositeur d'écrire pendant... quarante-huit ans. Il parlera aussi beaucoup de la guerre de 1914, annonçant même la suivante... Mais ce sont évidemment les commentaires musicaux qui passionnent. Certaines critiques, entre autres, comme celles de Pelléas et Mélisande quelques semaines après sa création, qu'il décrit comme un "espèce de chatouillage atonal": "art tout à fait artificiel qui convient parfaitement à une époque névrosée comme la nôtre, mais qui, j'en suis convaincu, ne lui survivra pas". Ses impressions sur Le Crépuscule des dieux, le Requiem de Berlioz, la 2e Symphonie de d'Indy, les Evocations de Roussel ou Ariane et Barbe-Bleue de Dukas sont tout aussi significatives. Quant à ses opinions sur ses confrères, elles vont de l'enthousiasme (Messager: "excellentissime musicien") à la déception pour un ancien ami (d'Indy: "homme dur, froid et vindicatif"), ou à l'opprobre (Richard Strauss: "j'ai horreur de cet érotomane boche"). Les critiques non plus ne trouvent pas grâce à ses yeux: "Vous savez que je ne tiens aucun compte de la critique des professionnels: ils font leur métier, qui est d'avoir l'air de s'y connaître et prétendent juger une oeuvre après une seule audition; j'avoue que le jugement de ces parasites qui vivent sur la substance des autres me laisse complètement indifférent". La plus grande partie de sa correspondance concerne non de véritables conseils à Cras, mais plutôt des suggestions, des avis, nullement pédants mais parfois ardus, souvent exigeants et de haute valeur spirituelle. Il guide Cras sur le cheminement de l'Art, versant Nord, en bon franckiste. De très belles pages sont ainsi consacrées à l'inspiration par rapport au travail et à l'étude, ou à l'émotion ("ayez toujours présente à l'esprit cette pensée que pour communiquer l'émotion, il faut d'abord l'avoir ressentie"). S’il parle quelquefois de ses propres oeuvres, ce sera essentiellement pour soumettre l'orchestration de ses mélodies à son disciple. A plusieurs reprises, il reviendra sur son opéra La Roussalka, entièrement écrit puis brûlé, puis réécrit puis redétruit: ce sont là peut-être les pages les plus émouvantes de cette correspondance. Duparc avait une peur panique de la réalisation matérielle d'un drame lyrique, qui lui paraissait basse et grotesque (cfr. les mises en scène wagnériennes de l'époque) par rapport à l'idéal qu'il y avait insufflé. Voilà pourquoi il suivra quasi pas à pas la genèse du Polyphème de son "fils adoptif", qu'il n'entendra hélas qu'au piano lors d'une visite relatée par Cras dans une belle lettre publiée en annexe. Et l'ouvrage se terminera par une missive de Madame Duparc à Madame Cras, un peu après la mort de leurs deux époux, si proches... Une bibliographie et une discographie complètent cet ouvrage, nouveau fleuron des Editions Symétrie, publié en collaboration avec le Centre de Musique Romantique française.
Bruno Peeters
Henri DUPARC, Lettres à Jean Cras, 'le fils de mon âme', présentées et annotées par Stéphane Topakian, Editions Symétrie, Lyon 2009, 181 p., 30 €
Henri DUPARC
Lettres à Jean Cras, "le fils de mon âme"
Au début de 1901, un compositeur célèbre prend sous son aile un jeune marin musicien inconnu. Tout est dit déjà, par cette première phrase de la quatrième de couverture de cet ouvrage absolument remarquable. Jean Cras (1879-1932) avait alors vingt ans et la correspondance entretenue avec Henri Duparc (1848-1933) durera un quart de siècle. Nous connaissions le caractère exceptionnel de Cras par les lettres parues dans le numéro 123 de la revue Zodiaque que Dom Angelico Surchamp lui avait consacré en 1980. Voici à présent le tour de son Maître bien-aimé, compositeur rendu immortel par quinze mélodies. Duparc, touché par la ferveur du jeune breton, lui déconseille d'abandonner son métier militaire et à juste titre: Cras deviendra contre-amiral et cette carrière nourrira son inspiration musicale au plus haut point, de l'opéra Polyphème à Journal de bord, son chef-d'oeuvre symphonique. Si la personnalité de Jean Cras se découvre 'en regard', c'est évidemment celle d'Henri Duparc qui éclate dans cette petite centaine de lettres envoyées aux quatre coins du monde, suivant les séjours du brillant officier. Les lettres traitent de tous les sujets, pas seulement musicaux. Duparc, par exemple, se plaint beaucoup de sa santé, de sa vue qui périclite, de sa difficulté à lire et à écrire. Le lecteur trouvera cependant peu d'explications sur cette curieuse maladie qui empêcha le compositeur d'écrire pendant... quarante-huit ans. Il parlera aussi beaucoup de la guerre de 1914, annonçant même la suivante... Mais ce sont évidemment les commentaires musicaux qui passionnent. Certaines critiques, entre autres, comme celles de Pelléas et Mélisande quelques semaines après sa création, qu'il décrit comme un "espèce de chatouillage atonal": "art tout à fait artificiel qui convient parfaitement à une époque névrosée comme la nôtre, mais qui, j'en suis convaincu, ne lui survivra pas". Ses impressions sur Le Crépuscule des dieux, le Requiem de Berlioz, la 2e Symphonie de d'Indy, les Evocations de Roussel ou Ariane et Barbe-Bleue de Dukas sont tout aussi significatives. Quant à ses opinions sur ses confrères, elles vont de l'enthousiasme (Messager: "excellentissime musicien") à la déception pour un ancien ami (d'Indy: "homme dur, froid et vindicatif"), ou à l'opprobre (Richard Strauss: "j'ai horreur de cet érotomane boche"). Les critiques non plus ne trouvent pas grâce à ses yeux: "Vous savez que je ne tiens aucun compte de la critique des professionnels: ils font leur métier, qui est d'avoir l'air de s'y connaître et prétendent juger une oeuvre après une seule audition; j'avoue que le jugement de ces parasites qui vivent sur la substance des autres me laisse complètement indifférent". La plus grande partie de sa correspondance concerne non de véritables conseils à Cras, mais plutôt des suggestions, des avis, nullement pédants mais parfois ardus, souvent exigeants et de haute valeur spirituelle. Il guide Cras sur le cheminement de l'Art, versant Nord, en bon franckiste. De très belles pages sont ainsi consacrées à l'inspiration par rapport au travail et à l'étude, ou à l'émotion ("ayez toujours présente à l'esprit cette pensée que pour communiquer l'émotion, il faut d'abord l'avoir ressentie"). S’il parle quelquefois de ses propres oeuvres, ce sera essentiellement pour soumettre l'orchestration de ses mélodies à son disciple. A plusieurs reprises, il reviendra sur son opéra La Roussalka, entièrement écrit puis brûlé, puis réécrit puis redétruit: ce sont là peut-être les pages les plus émouvantes de cette correspondance. Duparc avait une peur panique de la réalisation matérielle d'un drame lyrique, qui lui paraissait basse et grotesque (cfr. les mises en scène wagnériennes de l'époque) par rapport à l'idéal qu'il y avait insufflé. Voilà pourquoi il suivra quasi pas à pas la genèse du Polyphème de son "fils adoptif", qu'il n'entendra hélas qu'au piano lors d'une visite relatée par Cras dans une belle lettre publiée en annexe. Et l'ouvrage se terminera par une missive de Madame Duparc à Madame Cras, un peu après la mort de leurs deux époux, si proches... Une bibliographie et une discographie complètent cet ouvrage, nouveau fleuron des Editions Symétrie, publié en collaboration avec le Centre de Musique Romantique française.
Bruno Peeters
Henri DUPARC, Lettres à Jean Cras, 'le fils de mon âme', présentées et annotées par Stéphane Topakian, Editions Symétrie, Lyon 2009, 181 p., 30 €
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