peine séparent. Mais les Italiens guettent et, en 1746, la Comédie italienne donne La Serva Padrona de Pergolèse : éclate la fameuse Querelle des Bouffons entre partisans de la musique italienne et de la musique française. Entrent alors aussi en scène les librettistes Sedaine et Favart, ce dernier donnant son nom à la salle de l'Opéra-Comique. Duni, Monsigny, Dauvergne, Danican-Philidor, Grétry, les noms des pionniers et fondateurs du genre défilent...
« La grande nouveauté de ce livre réside probablement dans sa troisième partie » écrivent les deux coordinateurs. Et c'est vrai. Voici la partie la plus novatrice car centrée sur l'actualisation de ce patrimoine ancien et son impact sur notre sensibilité contemporaine. Quelques communications sur la survivance au XIXe siècle des opéras de Lully et de Rameau seront éclairées par ce beau texte de Grétry, auteur à méditer : « On n'exécute plus ni Lully ni Rameau dans les vrais mouvements, disent nos vieillards. Cette altération a plusieurs causes. Si l'on précipite la mesure de certains morceaux, c'est parce qu'aujourd'hui l'on a plus de connaissances et plus d'exécution en musique; c'est parce que l'on comprend rapidement ce que jadis on ne concevait que lentement. ». Les anciens sont oubliés ou, pire, retouchés par « rentoilage » : Castil-Blaze, Adolphe Adam et Halévy furent des champions dans le genre, sous la Monarchie de juillet. Un peu comme Viollet-le-Duc en architecture, on restaure, on réactualise. Comme un Deldevez, par exemple, qui publie des recueils de musique classique (Lully). L'Institut recommande aux Prix de Rome partis à la Villa Medicis de copier des partitions de vieux maîtres : les emprunts à la bibliothèque par Guiraud, Bizet, Massenet, Charpentier, Erlanger, Bachelet ou Rabaud sont scrupuleusement notés, et ils copieront fidèlement les textes adressés ensuite à Paris, comme « envois de Rome ». Encore un aspect intéressant de la vie des Prix de Rome que nous ne connaissions que peu, et qui sera certainement détaillé dans le futur volume que les Editions Symétrie vont dédier prochainement à ce phénomène incontournable de la vie musicale que fut le Prix de Rome de 1803 à 1968. La dernière contribution, de Christophe Corbier, s'attache au renouveau de la tragédie lyrique dans l'opéra des 19ème et 20ème siècle, des Troyens de Berlioz à Salamine de Maurice Emmanuel. Tous les amateurs d'opéra français s'y précipiteront. La tragédie lyrique héritée de Lully et de Gluck inspirera en effet bon nombre de musiciens, par le biais entre autres de l'hellénisme d'un Leconte de Lisle ou du mécénat de Castelbon de Beauxhostes aux arènes de Béziers (tentative de Bayreuth français). Saint-Saëns, Mariotte, Magnard, Séverac, Tournemire, Enesco, Büsser, Fauré, Cras, la liste est longue de ces compositeurs fascinés par l'Antiquité et qui sacrifièrent à ce renouveau, en réinjectant un sang neuf à la forme ancienne.
L'ouvrage conclut par deux petits textes sur Lully : un hommage aux fameuses représentations d'Atys par les Arts Florissants de William Christie en 1987 (production qui sera reprise salle Favart en mai 2011), et un répertoire des films inspirés par Lully et son oeuvre, jusqu'au célèbre Le Roi danse de Gérard Corbiau (2000). Index des oeuvres et des personnes.
Un ouvrage imposant, fouillé, passionnant, érudit, et qui soudainement éclaire tout l'opéra français d'une lumière inédite. Indispensable.
Bruno Peeters
Editions Symétrie, coll. Perpetuum mobile, Lyon 2010, 552 p., 80 €
« La grande nouveauté de ce livre réside probablement dans sa troisième partie » écrivent les deux coordinateurs. Et c'est vrai. Voici la partie la plus novatrice car centrée sur l'actualisation de ce patrimoine ancien et son impact sur notre sensibilité contemporaine. Quelques communications sur la survivance au XIXe siècle des opéras de Lully et de Rameau seront éclairées par ce beau texte de Grétry, auteur à méditer : « On n'exécute plus ni Lully ni Rameau dans les vrais mouvements, disent nos vieillards. Cette altération a plusieurs causes. Si l'on précipite la mesure de certains morceaux, c'est parce qu'aujourd'hui l'on a plus de connaissances et plus d'exécution en musique; c'est parce que l'on comprend rapidement ce que jadis on ne concevait que lentement. ». Les anciens sont oubliés ou, pire, retouchés par « rentoilage » : Castil-Blaze, Adolphe Adam et Halévy furent des champions dans le genre, sous la Monarchie de juillet. Un peu comme Viollet-le-Duc en architecture, on restaure, on réactualise. Comme un Deldevez, par exemple, qui publie des recueils de musique classique (Lully). L'Institut recommande aux Prix de Rome partis à la Villa Medicis de copier des partitions de vieux maîtres : les emprunts à la bibliothèque par Guiraud, Bizet, Massenet, Charpentier, Erlanger, Bachelet ou Rabaud sont scrupuleusement notés, et ils copieront fidèlement les textes adressés ensuite à Paris, comme « envois de Rome ». Encore un aspect intéressant de la vie des Prix de Rome que nous ne connaissions que peu, et qui sera certainement détaillé dans le futur volume que les Editions Symétrie vont dédier prochainement à ce phénomène incontournable de la vie musicale que fut le Prix de Rome de 1803 à 1968. La dernière contribution, de Christophe Corbier, s'attache au renouveau de la tragédie lyrique dans l'opéra des 19ème et 20ème siècle, des Troyens de Berlioz à Salamine de Maurice Emmanuel. Tous les amateurs d'opéra français s'y précipiteront. La tragédie lyrique héritée de Lully et de Gluck inspirera en effet bon nombre de musiciens, par le biais entre autres de l'hellénisme d'un Leconte de Lisle ou du mécénat de Castelbon de Beauxhostes aux arènes de Béziers (tentative de Bayreuth français). Saint-Saëns, Mariotte, Magnard, Séverac, Tournemire, Enesco, Büsser, Fauré, Cras, la liste est longue de ces compositeurs fascinés par l'Antiquité et qui sacrifièrent à ce renouveau, en réinjectant un sang neuf à la forme ancienne.
L'ouvrage conclut par deux petits textes sur Lully : un hommage aux fameuses représentations d'Atys par les Arts Florissants de William Christie en 1987 (production qui sera reprise salle Favart en mai 2011), et un répertoire des films inspirés par Lully et son oeuvre, jusqu'au célèbre Le Roi danse de Gérard Corbiau (2000). Index des oeuvres et des personnes.
Un ouvrage imposant, fouillé, passionnant, érudit, et qui soudainement éclaire tout l'opéra français d'une lumière inédite. Indispensable.
Bruno Peeters
Editions Symétrie, coll. Perpetuum mobile, Lyon 2010, 552 p., 80 €
L'invention des genres lyriques français et leur redécouverte au XIXe siècle
Quel plaisir de lire cette préface de Jérôme Deschamps, l'actuel directeur de l'Opéra-Comique, revenant aux origines de sa maison : depuis le temps que l'on attendait ce retour aux sources ! La France enfin gère son patrimoine. Aidée aussi, il faut le dire, par ce fabuleux Centre de musique romantique française dont on ne dira jamais assez le rôle essentiel dans la redécouverte du théâtre lyrique français, comme le précisent les coordinateurs. Publiant les actes de colloques de 2007 et 2008, l'ouvrage s'articule en trois parties, respectivement consacrées à l'invention de l'opéra français, la naissance de l'opéra-comique, et la redécouverte de ces genres au dix-neuvième siècle. Assez pointu sans doute, mais tout à fait passionnant.
La première partie est sans doute la plus technique. On y étudie, exemples musicaux à l'appui, le récitatif italien de Lully et son adaptation à la langue française pour aboutir à la création de la tragédie lyrique et des treize chefs-d'oeuvre du genre que le Surintendant laissa à la postérité. Buford Norman, l'auteur de l'essentielle monographie du librettiste Philippe Quinault, critiquée dans ces colonnes récemment, se penche sur le livret de Cadmus et Hermione, opéra qui par ailleurs sera monté par la salle Favart à la rentrée. Deux articles concluent cette partie, l'un consacré à l'édition musicale et l'autre à la réception de l'oeuvre de Lully en Hollande.
Le Roi-Soleil s'éteint en 1715. C'est alors qu'émerge, tout doucement, un nouveau genre qui allait longtemps symboliser (et dominer) l'art musical français en Europe : l'opéra-comique. C'est à cette naissance que nous convient les auteurs de la seconde partie de l'ouvrage. Partie historiquement et socialement passionnante. On sait que l'opéra-comique est né sur les tréteaux des Théâtres de la Foire, à Saint-Germain et Saint-Laurent, les deux grands marchés parisiens de l'époque. Des astuces ingénieuses auxquels ont recours les divers directeurs pour déjouer les interdits de l'Académie royale de musique aux succès des vaudevilles et pastiches d'opéras, tout nous sera révélé de manière très musicologique mais dans un style plaisant, ce qui en rend la lecture fort agréable. L'évolution de ces pièces encore disparates, très proches du théâtre parlé (la « comédie mêlée d'ariettes ») vers l'oeuvre savante par incorporation progressive de mélodies populaires et de thématiques inspirées de l'Opéra est bien analysée. Un exemple, dans le genre comique : l'interaction entre Les Amours de Ragonde de Mouret et Platée de Rameau, que trois ans à
L'invention des genres lyriques français et leur redécouverte au XIXe siècle
Ouvrage coordonné par Agnès Terrier et Alexandre Dratwicki
Quel plaisir de lire cette préface de Jérôme Deschamps, l'actuel directeur de l'Opéra-Comique, revenant aux origines de sa maison : depuis le temps que l'on attendait ce retour aux sources ! La France enfin gère son patrimoine. Aidée aussi, il faut le dire, par ce fabuleux Centre de musique romantique française dont on ne dira jamais assez le rôle essentiel dans la redécouverte du théâtre lyrique français, comme le précisent les coordinateurs. Publiant les actes de colloques de 2007 et 2008, l'ouvrage s'articule en trois parties, respectivement consacrées à l'invention de l'opéra français, la naissance de l'opéra-comique, et la redécouverte de ces genres au dix-neuvième siècle. Assez pointu sans doute, mais tout à fait passionnant.La première partie est sans doute la plus technique. On y étudie, exemples musicaux à l'appui, le récitatif italien de Lully et son adaptation à la langue française pour aboutir à la création de la tragédie lyrique et des treize chefs-d'oeuvre du genre que le Surintendant laissa à la postérité. Buford Norman, l'auteur de l'essentielle monographie du librettiste Philippe Quinault, critiquée dans ces colonnes récemment, se penche sur le livret de Cadmus et Hermione, opéra qui par ailleurs sera monté par la salle Favart à la rentrée. Deux articles concluent cette partie, l'un consacré à l'édition musicale et l'autre à la réception de l'oeuvre de Lully en Hollande.Le Roi-Soleil s'éteint en 1715. C'est alors qu'émerge, tout doucement, un nouveau genre qui allait longtemps symboliser (et dominer) l'art musical français en Europe : l'opéra-comique. C'est à cette naissance que nous convient les auteurs de la seconde partie de l'ouvrage. Partie historiquement et socialement passionnante. On sait que l'opéra-comique est né sur les tréteaux des Théâtres de la Foire, à Saint-Germain et Saint-Laurent, les deux grands marchés parisiens de l'époque. Des astuces ingénieuses auxquels ont recours les divers directeurs pour déjouer les interdits de l'Académie royale de musique aux succès des vaudevilles et pastiches d'opéras, tout nous sera révélé de manière très musicologique mais dans un style plaisant, ce qui en rend la lecture fort agréable. L'évolution de ces pièces encore disparates, très proches du théâtre parlé (la « comédie mêlée d'ariettes ») vers l'oeuvre savante par incorporation progressive de mélodies populaires et de thématiques inspirées de l'Opéra est bien analysée. Un exemple, dans le genre comique : l'interaction entre Les Amours de Ragonde de Mouret et Platée de Rameau, que trois ans à peine séparent. Mais les Italiens guettent et, en 1746, la Comédie italienne donne La Serva Padrona de Pergolèse : éclate la fameuse Querelle des Bouffons entre partisans de la musique italienne et de la musique française. Entrent alors aussi en scène les librettistes Sedaine et Favart, ce dernier donnant son nom à la salle de l'Opéra-Comique. Duni, Monsigny, Dauvergne, Danican-Philidor, Grétry, les noms des pionniers et fondateurs du genre défilent...
Les Livres et les Partitions (Archives)
