Les Livres et les Partitions (Archives)

Alexandre WERTH
Scandale musical à Moscou, 1948

Né russe mais naturalisé anglais, Alexandre Werth (1901-1969), père de l'historien Nicolas Werth qui fut l'un des co-auteurs du fameux Livre noir du communisme paru en 1997, était correspondant en Russie du "Guardian" et de la BBC durant la seconde guerre mondiale, et est resté connu pour ses ouvrages sur cette époque. Celui-ci, traduit et présenté par son fils, ne se consacre qu'à la tristement célèbre “Jdanovschina” de 1948, soit la mise au pas de la musique soviétique durant les dernières années du stalinisme. Dans son intéressante préface, Nicolas Werth retrace le contexte dans lequel vivait son père à Moscou, et cette soif des dirigeants du Parti de contrôler la production musicale à l'instar de la littérature, la peinture ou le cinéma. Place à présent au texte d'Alexandre Werth, sur place, en prise directe avec l'actualité, ce qui rend son témoignage évidemment passionnant. Car il ne se contente pas de relater ce qu'il voit et entend, mais il réfléchit aussi sur la situation et ses conséquences, comparant sa sensiblité de russo-occidental avec celle de la pensée dominante autour de lui. Bien sûr, il centre son intérêt sur le décret du 10 février 1948. Celui-ci définit la voie que doit suivre la musique. Afin de lui éviter de produire des “oeuvres dénaturées par des perversions formalistes et antidémocratiques étrangères au peuple soviétique et à ses goûts artistiques”. Le décret analyse aussi la relation essentielle entre l'artiste et le peuple, et la perception d'oeuvres par les auditeurs. Il dénonce l'influence funeste qu'ont sur les jeunes compositeurs la "bande des quatre", à savoir Prokofiev, Chostakovitch, Khatchaturian et Miaskovsky. Le décret fut bien reçu par ce peuple auquel il était destiné, à en croire de nombreuses lettres de lecteurs enthousiastes. Un peu avant la parution du décret, Jdanov réunissait le gratin des compositeurs et critiques russes durant trois jours, et le compte rendu de cette réunion forme la seconde partie du livre, sans conteste la plus fascinante. Outre les discours officiels en langue de bois pure et dure du maître d'oeuvre Jdanov, sont reprises les interventions (parfois résumées) de Chostakovitch, Khatchaturian, Khrennikov, Kabalevsky,
Chaporine, Mouradeli, Goldenweiser etc. L'on apprend par exemple que les musiciens actuels ont plus de chances que les Cinq qui n'avaient que Stassov pour les guider alors qu'eux ont le Parti. Ou que la Huitième Symphonie de Chostakovitch est "affreuse et manque d'optimisme". On évoque aussi, sans fard, la peur que suscite l'Union des compositeurs. L'on débattra également sur le nivellement par le bas en cas de réduction de la musique à l'imitation de la chanson folklorique. Tout n'est donc pas uniformément consternant dans ces débats, et c'est l'un des intérêts marquants de leur retranscription. Mais la conclusion sera tout de même que la musique soviétique se doit de former un "rempart de la civilisation contre la décacence bourgeoise". La troisième partie, intitulée “La victoire du Parti”, commence par une définition prudente du concept de "formalisme", centre de la polémique, ainsi qu'une approche du nouveau concept que deviendra le "réalisme-socialiste". Werth analyse les textes en tentant de les comprendre sans les condamner d'office, ce qui dénote une remarquable ouverture d'esprit pour un occidental de 1948. Il citera longuement la lettre d'autocritique de Prokofiev (qui n'a pas assisté à la réunion de janvier), et défend quelques oeuvres telles Zdravitsa ou L'Histoire d'un homme authentique ("juste bonne à mettre à la poubelle?"). Notons ici deux petites erreurs: Les Trois Oranges ne sont pas un ballet mais un opéra, et Blanche-Neige doit référer à Cendrillon, je suppose. Conclusion des réactions en URSS suite au décret: "L'utilité sociale doit désormais primer sur la qualité". Il termine sur quelques réflexions politiques liées au climat de la Guerre froide à ses débuts, et l'affrontement prévu avec les Etats-Unis, toujours sur fond de ce sentiment des Russes d'être "arriérés" vis à vis des occidentaux. Peut-être la mort de Jdanov, survenue le 31 août 1948, atténuera-t-elle la tension? Attendons voir, semble-t-il dire. Une courte et inutile discographie (elle ne comporte aucunes références!) complète l'ouvrage. Enfin le mélomane pourra prendre connaissance de textes dont il n'a jamais lu que des résumés ou des critiques souvent partiales dans les histoires de la musique. Un document absolument essentiel, indispensable même. Et je le recommande d'urgence à tous ceux qui s'intéressent à la musique russe, bien sûr, mais aussi à tous ceux que passionnent les relations entre l'art, sa perception et la politique. Ceux qui, par exemple, iront voir l'exposition organisée au Centre de la Musique à Paris jusqu'au 16 janvier prochain, consacrée à “Lénine, Staline et la musique”, à laquelle ce livre fournira une introduction idéale.
Bruno Peeters
Alexandre WERTH, Scandale musical à Moscou, 1948,
traduit et présenté par Nicolas Werth, Editions Tallandier,
Paris, 2010, 183p., 17 €
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