Les Livres et les Partitions (Archives)





Franz Liszt sous trois plumes...
Isabelle Werck
Quel magnifique petit ouvrage nous a concocté Isabelle Werck, déjà auteure chez le même éditeur d’un ouvrage consacré à Mahler. Petit par le nombre de pages (176) largement iconographiées -120.000 signes dans le jargon des éditeurs. Grand et magnifique par les portes qu’il ouvre. Et ce n’est pas chose étonnante quand on lit, en fin de parcours, un tableau synoptique méticuleusement réalisé (Liszt / La vie musicale / La vie culturelle / Autres événements). Armée de cet instrument, Isabelle Werck se glisse dans la peau de l’histoire pour suivre Franz Liszt depuis son parcours scolaire "en pointillés" en raison d’une santé fragile jusqu’à son décès à Bayreuth lorsque Cosima y poursuit sans affliction son rôle de "Maîtresse de Bayreuth". Isabelle Werck n’aime vraiment pas cette Cosima, "Veuve Wagner" qui fit revenir son père dans la capitale wagnérienne pour la seule gloire du festival. Adam Liszt, le père de Franz, était intendant aux bergeries de Nicolas II Esterhazy, successeur du protecteur de Haydn à Eisenstadt. Toutefois, sa passion était la musique qu’il pratiquait comme choriste ou encore violoncelliste dans l’orchestre de la cour tout en enseignant à son fils les rudiments du piano. Sûr de ses dons, il jouera pour Franz le rôle de Léopold Mozart pour Wolfgang. Le "métier de saltimbanque" s’ouvre à Franz. Aux côtés de son père, on suit le jeune pianiste à Vienne où Czerny, élève de Beethoven, sera son seul professeur d'instrument, Salieri lui enseignera la composition et Beethoven lui promettra un avenir heureux. Paris ensuite, qui compte nombre de musiciens et de mélomanes en cette période de Restauration et où le facteur de piano Erard vient de mettre au point la technique du double échappement si précieuse pour l’oeuvre de Liszt à venir. Puis l'Angleterre où le jeune prodige fait la joie des insulaires. De retour en France, en 1827, Adam meurt. Anna quitte le petit village de Dobordjan aujourd’hui à l’extrême est de l’Autriche pour rejoindre l’adolescent à Paris. Isabelle Werck pointe trois chocs musicaux importants pour le jeune homme: la découverte de la Symphonie fantastique de ce diable de Berlioz, le piano poétique de Chopin arrivé dans la capitale française en 1831, et un concert de cet autre diable de la musique, Paganini qui avait déjà impressionné Robert Schumann. Et puis c’est la rencontre avec Marie d’Agoult dont il partagera la vie pendant douze années qui susciteront notamment les Années de pélerinage, et avec qui il aura trois enfants -dont Cosima! L’auteure intitule le chapitre viennois du compositeur "Glanzperiode", ou période brillante durant laquelle -de 1840 à 1847- il multiplie les tournées de concerts, adulé des puissants et des femmes, dans le même temps qu'il est nommé "chef d’orchestre extraordinaire" à la Cour de Weimar. C’est lors d’une tournée qu’il rencontre, à Kiev, Carolyne von Sayn-Wittgenstein, née Iwanowska, qui l’encourage à se livrer davantage à la composition. En 1847, Liszt renonce définitivement aux récitals -un concept qu’il avait créé- sauf lorsqu’il s’agit de concerts pour des causes caritatives -Ah! Liszt le généreux qu’il restera toute sa vie- et s’installera pendant 13 ans, avec Carolyne, à Weimar où il sera Maître de Chapelle du Grand Duc Charles-Frederic de Weimar et disposera de la prestigieuse Altenburg, maison du bon accueil où défileront les musiciens en vue de l’époque tandis qu'il s'adonne à la composition de ses grandes oeuvres orchestrales dont les Poèmes Symphoniques. Mieux encore, il fera de Weimar le haut lieu de la "Musique de l’Avenir" selon le mot de la Princesse von Sayn Wittgenstein. Une nouvelle "Querelle des Anciens et des Modernes" s’y prépare. A partir de 1860, la vie de l’artiste adulé s’assombrit: une caballe est montée contre sa direction, son fils Daniel meurt de phtisie, Carolyne s’en va à Rome où elle s’adonnera sans fin à l’écriture -notamment des écrits très critiques à l'égard du Vatican. D’autres deuils l’atteignent encore: celui de sa fille Blandine en 1862 suivi de celui de sa mère en 1866. Carolyne quant à elle s’isole et préférera au mariage auquel plus rien ne s’oppose, un "beau soir d’automne" avec son compagnon spirituel. Liszt travaille, entre dans les ordres mineurs et voyage: Paris, Rome, Weimar où il donne des "classes de maître", autre concept qu’il innove, Budapest où il enseigne au conservatoire ouvert en 1840 grâce à ses dons généreux, Bayreuth où il est reçu à la luxueuse Villa Wahnfried lors du premier festival fondé par Wagner et, ci-et-là, il assiste à des concerts où sont jouées ses oeuvres, et fait connaître celles des musiciens qu’il apprécie. Liszt, le généreux impénitent! Outre cette biographie raisonnée, Isabelle Werck propose de courtes mais pertinentes analyses des oeuvres marquantes de ce compositeur "carrefour d’un siècle" (voir notre dossier). Un ouvrage qui, pour être court, n’en est pas moins passionnant, et vous encouragera peut-être à creuser la bibliographie qui fait suite. Un index des noms et des oeuvres clôt bien sûr le parcours.
2011, Bleu Nuit Editeur, collection « horizons », 176 pages, 20 €
Jean-Yves Clément
Actes Sud /Classica en est à sa 35e parution de petites biographies davantage tournées vers l’essai biographique. Jean-Yves Clément découpe son parcours en sept chapitres : "Preludio", "Norma contre les puritains", "La marche du pèlerin ou La campagne de Liszt", "Prima la poesia", "Docteur Faust et Mister Liszt", "Du moine triste au prophète de l’infini", "L’hymne à l’amour". Et c’est en amoureux de Liszt que l’auteur nous propose son ouvrage à la gloire du maître. "Entendre l’oeuvre et la vie de Liszt comme une philosophie" nous dit-il, "Chez Liszt, nous sommes tout de suite en prise sur l’infini. La vie de Liszt paraît ainsi en extension continue. Servir. Pour servir, il faut essaimer". Et l’hagiographe terminera l’ouvrage en parlant du "Christ de la musique". Plus qu’au parcours du "saltimbanque", c’est bien à l’être spirituel que s’est attaché l’auteur, ses crises mystiques alors qu'il est encore très jeune, sa rencontre avec l’abbé de Lamennais, avec Carolyne von Sayn-Wittgenstein, son "amazone mystique", la visite et puis l’amitié qui le lie au Pape Pie IX, au Cardinal Hohenlohe, son "protecteur", et, à l’autre bout, ce diable de Mephisto qui, à partir des années 1850, occupera une grande part de sa force créatrice. Egalement auteur d’un ouvrage sur Chopin aux Presses de la Renaissance, Jean-Yves Clément nous dit, à propos de Liszt, serviteur et protecteur des arts et des artistes: "Chopin n’aima personne vraiment, mais tout le monde l’aima; Liszt, lui, joua et aima tout le monde, mais peu l’aimèrent vraiment".
L’ouvrage est augmenté d’un parcours chronologique, d’un choix bibliographique, d’indications discographiques commentées et réalisées par Bernard Dernoncourt et l’équipe de Classica (choix qui ne rejoint pas toujours les nôtres!), ainsi que d’un index des personnes et des oeuvres.
2011, Editions Actes Sud/Classica, 209 pages, 18 €
Lettres de Franz Liszt à la Princesse Marie de Hohenlohe-Schulingsfürst née de Sayn-Wittgenstein
Présentées et annotées par Pauline Pocknell, Malou Haine et Nicolas Dufetel
Lorsqu’en 1847, Liszt rencontra la Princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein, "une des plus vastes intelligences de ce siècle" selon l’expression d’Emile Ollivier, il y rencontra aussi sa fille, une petite Marie âgée de dix ans. On sait que Liszt s’occupa peu de ses enfants nés de sa relation avec Marie d’Agoult et restés en France, et il semble avoir reporté son affection de père sur la jeune princesse qui allait grandir ainsi au sein de l’élite intellectuelle et artistique de son temps à Weimar et l’Altenburg, y recueillant les plus belles fleurs. Et quand, entre ses cours privés avec des précepteurs choisis, elle parcourait l’Europe avec sa mère, Liszt ne manquait pas de les recommander à ses amis musiciens, philosophes, écrivains, historiens, sculpteurs,... Quand elle aura 22 ans, Marie épousera le Prince Constantin de Hohenlohe-Schillingsfürst, de onze ans son aîné, un mariage de raison comme le fut celui de sa mère, mais qui, sereinement, l’introduisait dans les plus hautes sphères de la société viennoise puisque le Prince était aide de camp de l’empereur François Joseph -dont l’épouse était l’impératrice Sissi- avant de devenir premier Grand-Maître de sa cour. Les lettres de la Princesse Marie à Liszt sont malheureusement perdues. Celles reprises et étudiées ici, fruit du travail de Pauline Pocknell puis terminé par son amie Malou Haine après son décès le 11 août 2006, sont donc les très nombreuses lettres du musicien à la Princesse. Et elles sont passionnante pour qui souhaite connaître plus intimement le maître qui se raconte en toute confiance; ses conseils à la jeune enfant, ses joies, ses peines, ses découvertes, ses rencontres, les sollicitations à la Princesse, les échanges pour faire connaître à Vienne ses amis musiciens tandis que la Princesse lui envoie les artistes viennois. Notons que toutes ces lettres s’écrivaient en français car, comme sa mère, la Princesse était polyglotte!
Bernadette Beyne
2010, Editions Vrin, Lettres originales en français conservées à la Houghton Library (Harvard University), 432 pages, 34 €
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