Les Livres et les Partitions (Archives)


André Cluytens
Itinéraire d’un chef d’orchestre
par Erik Baeck
André Cluytens est décédé le 3 juin 1967, quelques mois après son 62e anniversaire, à l’Hôpital Américain de Neuilly-sur-Seine des suites d’un cancer qui s’était déclaré dans le courant de 1965 et avait entraîné une opération à un œil au début de 1966. Des premiers ennuis de santé étaient apparus quelques années auparavant et des engagements avaient été annulés une première fois en décembre 1961 mais sans qu’on puisse en soupçonner la gravité au vu de l’activité débordante du chef d’orchestre qui, à partir de 1955, était invité par les plus grands orchestres (Berlin, Vienne, Munich, Chicago…) et par les premières scènes d’opéra (Vienne, Milan, Bayreuth, Rome). Malgré ces succès internationaux et ses problèmes de santé, André Cluytens est resté, avec une parfaite fidélité, directeur musical de l’Orchestre National de Belgique d’octobre 1960 jusqu’à sa mort. Plus de quarante années ont passé depuis, le temps a fait son œuvre mais aussi une forme d’oubli caractéristique de notre vie culturelle : né à Anvers, André Cluytens ne peut appartenir au panégyrique des artistes belges étiquettés « wallons », francophone et, naturalisé français, il est exclu du panthéon flamand. L’autre seul chef belge de réputation internationale, Désiré Defauw (1885-1960) a connu le même sort : après que nous ayons proposé en 1985 à sa ville natale, Gand, de célébrer son centenaire par une plaquette ou un concert, l’échevin de la culture nous a répondu dans une belle lettre affirmant que ses services, compétents comme il se doit, n’avaient rien trouvé sur le compositeur (sic) Defauw.
Heureusement, un miracle institutionnel s’est produit pour André Cluytens puisqu’il se trouve commémoré par un remarquable ouvrage de plus de 400 pages publié avec l’aide du Conseil de la Musique de… la Communauté française Wallonie-Bruxelles. On doit cette réussite culturelle hors normes à l’acharnement de l’auteur, Erik Baeck, et au soutien du président du Conseil de la Musique, Robert Wangermée, la réalisation éditoriale étant assurée par la maison Mardaga de Wavre bien connue pour sa remarquable collection Musique-Musicologie.
De formation scientifique comme neurologue et psychiatre mais aussi musicale comme chef d’orchestre (2e Prix à Besançon en 1963 mélomane passionné), spécialiste de la vie musicale anversoise, Erik Baeck a, en compagnie de son épouse, consacré les dix premières années de sa retraite à la tâche monumentale d’écrire un ouvrage totalement exhaustif sur un sujet dénué d’antécédents bibliographiques et d’archives organisées. En effet, l’unique fils de Cluytens n’avait que 24 ans à la mort de son père et il s’est tué deux ans plus tard dans un accident de voiture. Sa veuve, épousée en 1927, vivra jusqu’en 1989 mais sans s’être jamais intéressée à l’aspect documentaire de la carrière de son mari. Heureusement, l’auteur a été aidé par trois témoins directs particulièrement fidèles à la mémoire de l’artiste qu’ils ont connu dans des contextes chaque fois différents : Georges Octors qui fut concertmeister durant les six années de Cluytens à la tête de l’ONB (1960-1967), le pianiste François Glorieux qui a joué en soliste 16 fois durant la même période et participé à la longue et ultime tournée d’avril 1967 en Allemagne et en Autriche, enfin la grande cantatrice Anja Silja avec laquelle Cluytens eut une liaison passionnée à l’extrême fin de sa vie. Elle-même a conservé son souvenir avec une extraordinaire dévotion, collectionnant (notamment au niveau discographique) tout ce qui se rapporte à lui, collaborant sans réserves au travail de Erik Baeck et venant même entre deux avions, de Leipzig où elle répétait, participer à la présentation du livre à Anvers dans le théâtre même où Cluytens avait débuté.
Pour réaliser son travail, Erik Baeck a visité systématiquement non seulement les lieux dans le monde entier où André Cluytens a dirigé mais aussi ceux qui pouvaient contenir la moindre documentation ou archive à son sujet, ce qui lui a permis de compléter la biographie proprement dite d’annexes comportant une chronologie détaillée, une discographie complète et la liste de tous les concerts et opéras qu’il a dirigés depuis décembre 1926. Pour retrouver comment ces exécutions avaient été reçues, l’auteur n’a pas hésité à dépouiller les collections de journaux de Saint Pétersbourg à Athènes, de Montreal à Tokyo. On découvre ainsi la richesse extraordinaire de sa carrière, unique sans doute parmi tous les chefs « français » car il a dirigé plus que tout autre le répertoire germanique, enregistrant avant Karajan les neuf symphonies de Beethoven avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin, invité pour cinq saisons à Bayreuth et au Staatsoper de Vienne où il dirige non seulement le répertoire français, mais aussi les opéras italiens et allemands..
La carrière d’André Cluytens s’est déroulée en trois périodes nettement distinctes. De décembre 1926 à avril 1932 il succède à son père comme chef d’orchestre au Théâtre Royal Français (aujourd’hui rebaptisé du nom de l’architecte Pierre Bourla qui le construisit en 1827), dirigeant un nombre incroyable d’opéras et de ballets. Il part ensuite en France où il étend encore son répertoire dans les principaux opéras de province (Toulouse, Lyon, Bordeaux, Vichy) avant de monter à Paris, à l’Opéra et à la Société des Concerts du Conservatoire avec laquelle il fait de nombreuses tournées à l’étranger jusqu’en 1951. Amorcée en 1952 par des invitations de l’Orchestre Philharmonique de Berlin et de nombreux enregistrements pour Columbia et His Master’s Voice, sa carrière devient internationale au plus haut niveau à partir de 1955 et on peut imaginer ce qu’elle aurait pu être s’il avait bénéficié de la longévité de Bruno Walter ou de Klemperer et aujourd’hui de Bernard Haitink ou de Colin Davis, lui permettant d’accéder très certainement au sommet de la célébrité mondiale dans un répertoire encore plus étendu (Cluytens n’a jamais dirigé Mahler ni Bruckner). Malgré cela, il a laissé une discographie dont ce livre montre toute la richesse (il reçut en 1958 le titre de « premier millionnaire français du disque classique ») : s’étendant de 1943 à 1965 elle comporte aussi, heureusement, un certain nombre de rééditions en CD et des parutions plus récentes réalisées au départ d’archives comme celles de Bayreuth ou de la RAI italienne. Il existe même de lui une 8e Symphonie de Beethoven qui a été vendue comme un enregistrement de 1953 de Furtwängler ! Quel plus bel hommage peut-on rendre au chef… franco-flamand ?
Remarquable par son ampleur, sa précision et le bonheur de l’écriture, cet Itinéraire d’un chef d’orchestre se lit comme un roman, le roman de la vie totalement possédée par la musique d’une personnalité particulièrement attachante par son charme, sa courtoisie, son talent et son courage, un destin exemplaire que Erik Baeck fait magnifiquement revivre.
Frans C. Lemaire
2009, Wavre, Editions Mardaga, coll. Musique-Musicologie,
416 pages