Les Livres et les Partitions (Archives)


La musique romantique française,
Offensive des Editions Symétrie
Depuis toujours, le XIXe siècle musical français a été négligé ou, plutôt, même ignoré. Hormis la figure colossale de Berlioz, il était considéré comme vide et inintéressant en regard à la floraison allemande ou italienne. Le « Centre de musique romantique française », basée au Palazzo Bru Zane, à Venise, s'est promis de défendre ce répertoire sous-estimé, et de faire découvrir un pan méconnu et très riche de l'histoire. Allié aux Editions Symétrie de Lyon, il vient de faire paraître coup sur coup quatre ouvrages remarquables sur cette période que l'on redécouvre, foisonnante et passionnante. Oublié le temps où l'on décrétait que Meyerbeer et le Grand Opéra avaient tué toute musique française originale. Celle-ci existait bel et bien, et en voici la preuve par quatre.
Chronologiquement, Herold (1791-1833) inaugure le périple. Recueil de lettres écrites d'Italie après son prix de Rome en 1812, puis en 1821 en sa qualité alors de « recruteur » de voix du Théâtre Italien. Préalablement, l'ouvrage analyse les conditions du Prix de Rome à cette époque, ainsi que les cantates d'Herold, documentaires passionnants mais pointus évidemment. Les lettres sont adressées essentiellement à sa mère, et nous font connaître la vie à la Villa Medicis, ainsi que l'émerveillement d'un jeune français découvrant l'Italie. En plus, Herold écrit très bien, et ses lettres se lisent avec grand plaisir.
Très différents, bien sûr, sont les Souvenirs de ma vie de Théodore Dubois (1837-1924), directeur du Conservatoire de Paris de 1896 à 1905 (juste avant Fauré). Cet homme, qui laisse un souvenir fort austère et conservateur, se révèle en fait charmant, et excellent écrivain en plus. Il égrène ses souvenirs, de son humble enfance rémoise jusqu'à la période post-Conservatoire. Le livre, relativement modeste, se lit avec grand agrément, car il parcourt toute la période de la musique française du dix-neuvième siècle, de ses cours avec Ambroise Thomas (son prédécesseur rue de Madrid), jusqu'à l'exécution de sa Symphonie française par Gabriel Pierné. Il y a là des trésors. Et, comme Herold, il décrit son séjour à Rome après son prix de 1861. Mais aussi sa rencontre avec Richard Strauss ou les obsèques de César Franck. Un document historique de première importance.
Successeur de Fauré à la direction du Conservatoire, Henri Rabaud (1873-1949) est un compositeur trop rare, auteur de partitions splendides comme son opéra Mârouf, savetier du Caire ou son sombre poème symphonique Procession nocturne, chef-d'oeuvre absolu, et qui devrait être rejoué d'urgence. Sa correspondance de jeunesse, adressée à ses amis Daniel Halévy et Max d'Ollone, comme celle d'Herold ou de Dubois, est largement consacrée à son voyage de Rome (prix en 1894). Préfacé par Benoît Duteurtre et édité par Michel Rabaud, le livre est précédé par une belle étude sur la vie et l'oeuvre du musicien. Les lettres sont passionnantes, démontrant un jeune compositeur à l'écoute, parfois inquiète, de Wagner ou de Debussy. Rabaud fut également un éminent chef d'orchestre et propagateur de la musique française à Vienne (voir les belles affiches de concert).
Le dernier des quatre « pavés » de cette collection est un collectif fort judicieux, intitulé Aspects de l'opéra français de Meyerbeer à Honegger, actes d'un colloque tenu à l'Université de Yale en 2004. Document très pointu. On y lira par exemple une analyse des 17 mesures précédant la scène finale de L'Africaine (le fameux unisson des cordes), une autre sur la version primitive de la Habanera de « Carmen », sur la genèse d'Hérodiade, sur La Carmélite de Reynaldo Hahn, sur La Chute de la Maison Usher de Debussy, ou sur les rapports entre Honegger et le gouvernement de Vichy à l'occasion de l'opéra Antigone. Eminemment passionnant, bien sûr, mais un peu pour spécialistes, sans doute. Spécialistes qui sont plus nombreux qu'on ne le croit, à juger du nombre d'enregistrements nouveaux de musique française. Puisse ces Editions Symétrie y participer pleinement, et donner ainsi un éclairage érudit et pertinent à cette période remarquable. Elles annoncent pour bientôt la correspondance non de Saint-Saëns, mais à Saint-Saëns : voilà qui risque de titiller beaucoup de fervents vu la personnalité du musicien !
Bruno Peeters
° Hérold en Italie - Ouvrage coordonné par Alexandre Dratwicki
437 p., 45 € - ° Théodore Dubois : Souvenirs de ma vie. Présentés et annotés par Christine Collette-Kléo - 229 p. 30 € - ° Henri Rabaud : Correspondance et écrits de jeunesse . Présentés et annotés par Michel Rabaud - 491 p., 49 € - ° Aspects de l'opéra français de Meyerbeer à Honegger. Ouvrage coordonné par Jean-Christophe Branger et Vinçent Giroud - 260 p., 32 €