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Rencontre

Carlos Mena, un contre-ténor venu
du sud
Carlos Mena est en résidence durant la saison 2010-11 de Bozar Music et donnera dans ce cadre quatre concerts à Bruxelles.
Il a fallu faire un choix parmi mon répertoire qui va du Moyen-âge à la musique contemporaine, du duo à l’accompagnement par un grand orchestre symphonique. Ma résidence sera centrée sur la musique baroque italienne, espagnole et Bach dont je chanterai la Passion selon Saint-Jean avec Philippe Pierlot et le Ricercar Consort. La collaboration avec ces derniers remonte maintenant à plusieurs années et s’est concrétisée par des concerts et enregistrements qui ont connu de beaux succès. Le premier concert de la résidence, donné avec l’ensemble La Fenice de Jean Tubéry, porte pour titre « Vespro a voce sola » et est consacré à des œuvres de contemporains de Monteverdi, époque du Baroque naissant, ne devrait-on pas dire jaillissant tant tout paraissait possible. La rhétorique, l’expression des affects étaient tellement importants. Le recours au pathos accompagné d’une certaine acidité y est tellement développé, ce qui est typiquement italien. Sa qualité d’Espagnol, et donc de méditerranéen, donne-t-elle à Carlos Mena des facilités pour aborder ce répertoire ? Je suis Basque, attiré par l’Andalousie. A mon avis l’Italien a plus d’élégance que l’Espagnol, il a aussi un goût plus profond pour la beauté. Dans la pratique de la musique italienne de cette époque, la juste intonation est une qualité rhétorique, une forme d’expressivité dans l’élégance.
La rencontre avec un contre-ténor méridional est l’occasion rêvée d’évoquer certains aspects de l’histoire du renouveau qu’a connu cette voix durant les dernières décennies. N’est-il pas en effet paradoxal, alors que la patrie du chant est dans le sud, en l’occurrence l’Italie, que le phénomène ait pris naissance dans les pays du nord et ait mis pas mal de temps pour descendre vers la Méditerranée. En schématisant, Alfred Deller a d’abord fait école en Angleterre, l’intérêt s’est ensuite étendu à la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse (avec la célèbre Schola Cantorum de Bâle qui forma bien d’excellents chanteurs dont… Carlos Mena) avant de gagner la France. Les frontières de l’Italie sont restées longtemps hermétiquement imperméables. Effectivement, héritier de la tradition du contre-ténor qui s’est perpétuée dans les chœurs britanniques, Alfred Deller a été à l’origine d’un mouvement qui s’est développé au Royaume-Uni qui a été ainsi la terre de prédilection des contre-ténors. James Bowman et Charles Brett en sont deux beaux exemples. La France a mis un certain temps, Henri Ledroit y a été un précurseur, et, c’est vrai, l’Italie est restée à la traîne. Je crois que cela est essentiellement dû au machisme de la société dans ce pays. Disons les choses simplement: pour beaucoup, contre-ténor y est synonyme d’homosexuel. D’autre part, la culture du ténor spinto y reste très vivace. Les méridionaux ont tout simplement refusé longtemps d’enseigner la technique du contre-ténor. Il faut dire qu’avant René Jacobs à Bâle il n’y avait pas d’école systématique.
Carlos Mena travaille sa voix d’une manière bien différente de celle des anglais. Ayant la chance d’avoir une tessiture de ténor, il utilise sa voix de poitrine dans le registre grave, l’entièreté de son corps servant de résonateur. Voilà qui explique, tout au moins en partie, l’étendue exceptionnelle de sa belle palette expressive. Un chanteur, ou une chanteuse, fascine toujours plus qu’un instrumentiste. C’est en fait la physiologie qui décide si l’on peut être ou non contre-ténor. J’ai eu de la chance d’avoir une mue très tardive, mes cordes vocales ne sont donc pas développées comme chez la majorité des hommes adultes. Je me suis dit que je devais les protéger et ai donc décidé de ne pas forcer ma voix avant d’avoir atteint l’âge de trente ans. En 1997, alors que j’avais 26 ans, j’ai reçu beaucoup d’offres de maison d’opéras. Je les ai toutes déclinées estimant que c’était bien trop tôt pour ma voix, j’étais intransigeant sur la limite des trente ans que je m’étais fixée. Le chanteur est d’autre part bien conscient que dans tout ce que comporte une production, il y a des personnes et des événements qui pourraient le porter bien loin de ce qu’il est, avec le risque indéniable dans de tels cas que la voix en souffre. L’usage de cette voix qu’il évoque et protège pourrait s’accompagner d’une fascination certaine pour la «gloire» d’une carrière, mais ce n’est, dit-il, pas là une motivation suffisante pour qu’il accepte de se lancer dans un projet. Je me connais et connais mon évolution, je ne suis pas ambitieux. Je suis content de ce qui se passe à l’endroit où je me trouve et à l’instant où j’y suis, ayant conscience de moi-même et n’étant pas influencé par ce qu’il y a autour, notamment les paillettes de la gloire, et qui n’a rien à voir avec ce que j’ai à faire. Père de deux enfants, il n’accepte de ne chanter qu’exceptionnellement des opéras car cela le tient trop longtemps éloigné de son foyer. Il est important pour un chanteur d’être bien dans sa peau. Cela m’amène à refuser environ 40 % des offres de concerts qui me sont faites bien qu’il ne soit pas facile pour moi de dire «non». Je suis tellement heureux de me retrouver au milieu d’instrumentistes, je les écoute et essaie de m’intégrer le mieux possible à eux. Ce sont des moments exceptionnels que j’ai la chance de vivre. 
Evoquer les instrumentistes nous menait, pour terminer l’entretien, en droite ligne à Johann Sebastian Bach qu’il a abordé plusieurs fois, et avec quel bonheur, avec le Ricercar Consort de Philippe Pierlot. Lors de mes études à Bâle chez René Jacobs, nous étions soumis à une discipline certaine. Avant d’aborder Bach, il fallait avoir chanté Schütz, Schein, Buxtehude... Il y avait une logique à cette démarche. Chanter Bach est une expérience exceptionnelle. J’ai l’impression de, moi, ne rien faire et d’être plutôt comme un tuyau d’orgue que Bach ferait chanter, ce qui est magique. Bach nous met en contact avec nous-mêmes et nous donne conscience de la vie ainsi que de la mort. Impressionnante réflexion qui nous reviendra plus que certainement à l’esprit lorsqu’il chantera la Saint-Jean en avril 2011 au Palais des Beaux-Arts.
Alain Derouane
Rédigé suite à l’entretien du 21 octobre 2010 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
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