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Le peintre français Pierre Soulages explique son amour du noir, notamment par le fait qu’il peut avoir toutes les lumières qu’il reçoit et que, s’il est le deuil, il est aussi la fête (*).
Toute de noir vêtue, deux yeux noirs entourés de longs cheveux noirs eux aussi, Cecilia Bartoli rayonnante de toute sa générosité et de sa lumière intérieure fait vibrer cette couleur qui lui sied si bien. S’il faut, pour s’en tenir aux mots de Soulages, évoquer un deuil c’est celui de la jeunesse de milliers de jeunes garçons qui au XVIIIe siècle dans le sud de l’Italie étaient châtrés avec l’espoir qu’ils deviendraient de grands chanteurs. On avance le chiffre de 4.000 de ces mutilations effectuées par an. De tels chiffres donnent le tournis. Quant à la fête, il s’agit du succès rencontré par ceux qui tels Farinelli, Caffarelli, Senesino, et autres, enflammaient les scènes et les cœurs.
Le succès des castrats était essentiellement dû au fait qu’ils avaient de très belles voix. Ceux qui réussissaient avaient ainsi une chance de sortir de la pauvreté. La cantatrice ajoute que l’ambiguïté homme / femme fascinait. Ils pouvaient interpréter des rôles de roi aussi bien que des rôles de reine. Elle a choisi de présenter son nouveau disque (**) dans un petit livre très bien informé dont les textes traitent de la castration et des castrats, très bien illustré aussi car on y trouve plusieurs montages photographiques de statues romaines et grecques représentant des corps masculins dont le sexe est cassé et dont la tête est celle de la cantatrice, évocation graphique dont on saisit facilement la portée symbolique.
Il faut dire que l’Eglise avait une grande responsabilité dans ce qui pourrait être qualifié de massacre. Il était alors interdit aux femmes de chanter dans les lieux de culte. Ceux des castrats qui ne faisaient pas une « grande » carrière pouvaient trouver un emploi dans des choeurs paroissiaux. Leur situation n’était cependant pas enviable, beaucoup se suicidaient, certains étant rejetés par leurs familles, d’autres tombaient dans la prostitution, milieu dans lequel la modification physiologique qu’ils avaient subie s’avérait être un avantage puisque le risque de fécondation et donc de grossesse était nul. On sent à ces mots que Cecilia Bartoli est particulièrement concernée par le drame humain qu’ont connu tous ces jeunes et que la démarche d’enregistrer son nouveau CD, si elle était guidée par le souci de faire découvrir une superbe musique trop négligée, était aussi pour elle une manière d’évoquer respectueusement le souvenir de générations d’enfants sacrifiés. On la sent également concernée par le fait que le sacrifice du corps n’est pas un phénomène limité à un temps relativement lointain. Notre époque a créé les mannequins anorexiques. C’est peut-être moins spectaculaire mais cela procède aussi de la recherche d’une certaine beauté. Tout cela donne l’impression que cette dernière est liée à la cruauté. Il y a cependant une grande différence entre les mannequins et les castrats. Ces derniers étaient en effet des enfants qui n’avaient rien à dire alors que les premières sont adultes, ou presqu’adultes, et que l’on peut supposer qu’elles savent ce qu’elles font. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de victimes d’un système. Une fois que l’on commence à réfléchir à tout cela on arrive immanquablement à se poser la question de savoir si la recherche de la beauté excuse la cruauté ? Traduite autrement, cette question ramène à la détestable assertion qui veut que la fin justifie les moyens. Dans le cas des castrats la cruauté présentait plusieurs facettes, la mutilation en elle-même bien sûr mais aussi le contexte dans lequel elle était effectuée. Il était interdit aux médecins de faire cette opération qui était donc laissée aux mains des barbiers et des vétérinaires qui faisaient la même opération aux porcs. Cela donne aussi la mesure de l’ambiguïté et de l’hypocrisie qui entouraient le processus.
Les règles de l’Eglise d’alors ne sont pas les seules à mettre en cause. La préférence donnée à de jeunes garçons châtrés par rapport à des jeunes filles répondait également à des impératifs pratiques. Ces dernières devaient avoir mué avant d’être formées aux exigences de l’art vocal, ce qui veut dire qu’elles devaient attendre l’âge de 14-15 ans pour commencer leur apprentissage, alors que dès la castration, vers 7 ans, les garçons pouvaient commencer à être formés. A âge égal, vers 14 ans, les garçons avaient donc une avance sur les filles de sept ans de formation. A cela il convient d’ajouter qu’à 14 ans, les filles avaient un caractère plus affirmé et étaient donc moins manipulables. S’ils étaient doués, les garçons étaient pris en charge par des mécènes qui pourvoyaient à leur éducation. Arrivés à l’âge adulte et étant généralement cultivés, ils n’étaient donc pas que des belles voix . Si l’on ajoute à cela une connotation érotique certaine, on comprend aisément que leur compagnie était appréciée. L’exemple de Farinelli, homme très intelligent qui mena une partie de sa carrière en Espagne, est très parlant.
Et le programme gravé sur le dernier disque ? Porpora était le chef des castrats à Naples. Il y fut le professeur de futurs grands noms tels Farinelli et Caffarelli. Dans sa musique, il donne la priorité aux émotions. C’est donc naturellement lui qui est le plus présent dans le CD aux côtés de Caldara, Leo, Vinci et Graun. Pour une femme, aborder ce répertoire est moins évident qu’il n’y paraît à première vue. Nous femmes avons des poumons moins développés que les hommes et cela pose des problèmes dans les passages où il faut tenir très longtemps sans respirer. Il y a aussi un problème de tessiture et d’agilité de la voix lorsque l’on passe de l’extrême grave à l’extrême aigu, ou l’inverse. En fait c’est une musique d’extrêmes tant dans sa forme que dans son fond. Les émotions ne connaissent pas les demi-teintes, soit on est dans la tristesse pathétique soit dans la joie la plus débridée et l’une comme l’autre sont exigeantes pour l’interprète.
L’extrême, voilà bien ce que l’on côtoie en présence de Cecilia Bartoli, celui de la profondeur lumineuse d’yeux noirs, celui de la générosité et de l’empathie, celui d’une certaine chaleur à la fois humaine et humaniste. Peu après l’avoir quittée, on se surprend à frissonner….il ne fait pourtant pas froid dehors !
Alain Derouane
Rédigé suite à l’entretien du 21 septembre à Zaventem
(*) entretien de l’artiste avec Roger Pierre Turine, paru dans La Libre Belgique du 28 septembre 2009.
(**) Sacrificium Decca 478 1521
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