Au Palais Garnier une trilogie Kylian mi-figue mi-raisin 

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En parallèle aux dix-huit représentations du Lac des Cygnes, le Ballet de l’Opéra de Paris devait présenter pour la première fois The Leaves Are Fading d’Antony Tudor et Création de Benjamin Millepied ; mais son départ en fanfare de la Direction de la Danse a entraîné la mise sur pied d’un spectacle intégralement dédié à la production de Jiri Kylian.
La lourdeur de la programmation incluant en outre le diptyque Cavalleria rusticana/Sancta Susanna et la nouvelle présentation d’Iphigénie en Tauride a-t-elle nécessité le fait de recourir à un support musical enregistré ? En pâtit notamment Bella Figura utilisant des pages de Pergolesi, Alessandro Marcello, Vivaldi et Torelli entre lesquelles s’insère le Lento de la Salomon Rossi Suite de Lukas Foss. Créée par le Nederlands Dans Theater le 12 octobre 1995 et entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra le 23 mars 2001, cette succession hétéroclite de pièces brèves démontre la relativité de la sensualité et de la beauté dans la vie de tous les jours, d’où le titre Bella Figura évoquant à la fois le beau corps et le fait de faire bonne figure ; mais elle laisse une impression un peu terne qu’estompent les longues jupes rouges que revêtent hommes comme femmes dans divers pas de trois incluant Valentine Colasante et Muriel Zusperreguy ainsi que les jeunes Pablo Legasa, Alexis Renaud, Alessio Carbone et Takeru Coste.
Ce même danseur reparaît ensuite dans une nouveauté, Tar and Feathers, jouée en premier lieu à La Haye le 9 mars 2006. Le goudron et les plumes présents dans le titre traduisent la lourdeur et la légèreté insoutenables de l’être. D’une estrade perchée sur de fins pieds à plusieurs mètres du sol, la pianiste Tomoko Mukalyama égrène quelques bribes de l’Andantino du Neuvième Concerto en mi bémol majeur K.271 de Mozart, rapidement dévorées par les improvisations libres de l’interprète et les compositions additionnelles de Dirk Haubrich. A l’avant-scène, Alice Renavand est l’expression de la douleur poignante que l’on en vient à partager nous-mêmes alors qu’apparaissent Caroline Bance, Marion Barbeau, Hugo Marchand, Antonio Conforti et Takeru Coste en de longs tutus blancs comme s’ils allaient nous livrer une parodie de la Danse des petits cygnes… Consternant !
Par contre s’avère impressionnante dans sa monumentalité la Symphonie de Psaumes d’Igor Stravinsky chorégraphiée par Jiri Kylian durant l’automne de 1978 et entrant au répertoire parisien. Devant un décor de William Katz accumulant les tapis orientaux sur plusieurs étages, danseuses en tuniques blanches et danseurs en chemises grisâtres et pantalons noirs (costumes conçus par Joop Stokvus) semblent happés par une force inexorable à laquelle ils tentent d’échapper en imprimant dans le sol la trace de leur passage. Et ce mélange d’énergie, d’émotion et de frustration amène à cette spiritualité que magnifie le chœur dans la séquence « Alleluia. Laudate dominum ». Et le public bouleversé ne s’y trompe pas puisque c’est au rideau final que fusent les ovations.
Paul-André Demierre
Paris, Opéra/Palais Garnier, le 29 décembre 2016

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