Nuits d’ivresse

par

« As Dreams »
Det Norske Solistkor (Chœur des solistes norvégiens) et Oslo Sinfonietta, dir. Grete Pedersen
2016-61’08 »-Textes de présentation en français, anglais, allemand et suédois-BIS-2139 SACD

Il y a peu, le label BIS nous présentait un programme d’œuvres vocales a cappella composées au cours des cinquante dernières années, sous le titre « Meditatio ». Ce disque, que nous avons commenté par ailleurs sur ce site, offrait un aperçu de quelques jolies pages postmodernes – que d’aucuns qualifieront sans hésitation de « réactionnaires » – sans grande prétention. Voici à présent sept autres partitions pour chœur agrémenté, cette fois, de grappes instrumentales. Datant également du dernier tiers du siècle dernier – à l’exception d’une seule, éclose à l’orée du vingt-et-unième siècle –, elles s’inscrivent cependant dans des courants esthétiques bien plus modernistes. Toutes présentent, en outre, la particularité de faire, de près ou de loin, référence aux thèmes de la nuit et des rêves. Dørmmesange (1981) de Per Nørgård ouvre la danse. C’est sans doute l’œuvre la moins novatrice et, dès lors, la moins intéressante: la ligne mélodique prend volontiers les traits d’une chanson populaire, dominant sans discontinuer la polyphonie; la forme, strophique, brise les rêves d’inattendus; la percussion est, pour sa part, traitée de manière conventionnelle. Ceci suffit pour apparenter cette pièce à un hymne processionnel tout droit issu du Moyen-Age. On attendait davantage de Helmut Lachenmann, et l’on ne fut pas déçu: son Consolation II (1968), dont la matériau principal est une prière médiévale réduite en phonèmes et en sons bruts, rappelle certains mouvements de la Sinfonia de Berio, voire les Aventures (1962) et Nouvelles Aventures (1962-65) de Ligeti. Œuvre ouvertement spéculative, quasi dramaturgique, elle offre à l’ensemble vocal l’occasion de briller de tous ses feux, alors que musicalité et théâtralité s’enchevêtrent pour ne plus faire qu’un. Mais la véritable révélation de ce programme constitue le Nocturne (1967) du compositeur norvégien Alfred Janson, qui fête cette année son quatre-vingtième printemps. Au double chœur se joignent ici deux violoncelles, une harpe et la percussion, qui confèrent aux voix encore davantage de couleur, de résonnance et donc de relief. Le ton de la pièce, captivante de bout en bout de par son chatoiement, se veut grave, voire fantasmagorique, bien qu’elle soit traversée ça et là par des halos de lumière, comme difractés au travers d’un prisme. Nuits, adieux (1991-96) de Kaija Saariaho, pour chœur mixte et quatre solistes, fait s’épouser deux idées antagonistes (« nuits » et « réveils ») sur des textes de Jacques Roubaud, extraits d’Echanges de la lumière, et d’Honoré de Balzac, issus de Séraphîta. La compositrice finlandaise y réalise en quelque sorte la synthèse des expériences vécues dans les antres sonores habités par les pages précédentes. Überzeugung (Conviction; 2001), seconde œuvre de la plume de Saariaho figurant sur ce disque, est à nouveau présidé par l’idiome musical médiéval. Nørgård nous revient ensuite avec Singe die Gärten, mein Herz, die nu nicht kennst (Chante, mon cœur, les jardins que tu ne connais pas; 1974). Tirée de la Troisième Symphonie du compositeur danois, la pièce, qui voit huit instrumentistes projeter dans le brouillard duquel s’élèvent les voix des gouttelettes de lumière, a un charme certain. L’épopée onirique se referme sur une vision cauchemardesque, évoquée à voix feutrées: Nuits (1967-68) de Xenakis, pour douze voix mixtes et chœur mixte, est dédié à ceux que l’on n’entend plus parce qu’ils ont été réduits au silence: les prisonniers politiques. Jalonnée de phonèmes et de langues mortes (sumérien, assyrien et achéen), cette partition vit le jour alors que le compositeur grec était lui-même en exil. Réussites esthétiques et prouesses techniques sillonnent cet enregistrement, qui se révèle en définitive, malgré quelques moments de détente (heureusement situés pour l’essentiel à l’entame du disque), suffisamment enchanteur pour mériter un joker. Fort de vingt-six chanteurs aussi habiles comme solistes qu’en tant qu’ensemble, le Chœur des solistes norvégiens excelle dans ce répertoire d’aurores boréales, tantôt poétique, tantôt engagé, le plus souvent les deux à la fois. Tout au long de cette heure partagée entre songe et divagation, les voix iridescentes s’unissent et se désunissent, fusionnent ou se dédoublent, formant strates et agrégats pour bâtir qui d’obscurs ermitages aux vitrages opalins, qui de flamboyantes cathédrales aux rosaces phosphorescentes. Saluons donc la prestation de cet ensemble à très haut potentiel, dont nous aurons sans aucun doute plus d’une occasion de reparler !
Olivier Vrins

Son 10 – Livret 7 – Répertoire 8 – Interprétation 10

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