Ysaÿe sur la corde sensible

par

Eugène YSAŸE
(1858 – 1931)
Neiges d’antan et autres poèmes
Amaury Coeytaux et Sveltin Roussev, violons
Orchestre Philharmonique Royal de Liège, dir. Jean-Jacques Kantorow
2016-69’44 »-Textes de présentation en français, néerlandais, anglais et allemand-Musique en Wallonie MEW1681

En Eugène Ysaÿe, on ne voit trop souvent qu’un nébuleux disciple de Paganini, un dompteur de violons dont les œuvres, volontiers qualifiées de ronflantes, pliant sous le poids des boursouflures, feraient la part belle à l’exubérance et à l’esbroufe. Le fait que ce compositeur aux dons peu communs ait, par ailleurs, été l’un des plus grands virtuoses de son temps a certainement contribué à forger cette image d’Epinal; ses illustres Sonates pour violon seul et pour deux violons n’ont probablement rien fait pour atténuer celle-ci. Ysaÿe n’avait pourtant rien d’un amuseur public. Ses partitions orchestrales sont tout entières le reflet de son tempérament taciturne, ce que de nombreux interprètes ont pris le parti d’occulter pour mieux mettre en avant leurs talents d’acrobates. Il fallait de véritables musiciens dans l’âme, des poètes plutôt que des jongleurs, pour faire entrer en résonnance la corde sensible de l’œuvre profondément mélancolique d’Ysaÿe. A l’évidence, c’est le pari de nous faire découvrir l’ubac de la personnalité de ce compositeur bien de chez nous, la quintessence saturnienne de son génie, que font ici Amaury Coeytaux et Sveltin Roussev, sous le regard attendri de Jean-Jacques Kantorow; il n’est que le programme qui ne trahisse cette ambition, lui qui, au lieu de se clôturer par un feu d’artifice, s’achève sur la douce et sombre Berceuse op. 20 – lointaine parente, par alliance atmosphérique, de l’Adagio pour quatuor d’orchestre de Lekeu, composé dix ans auparavant. Pari remporté haut la main, pour le plus grand bonheur d’un auditoire qui ne peut ressortir de l’expérience que le cœur ébranlé. N’était la complicité de ton d’un Orchestre Philharmonique de Liège, jouant lui aussi la carte du lyrisme et de l’introversion, en parfaite communion avec la narration intimiste des solistes, nul doute que le défi n’aurait été qu’à moitié réussi. Le CD que voici offre, du reste, un complément utile à celui enregistré à la « Maison de la Radio » bruxelloise, il y a tout juste vingt ans, sous le label Koch – déjà dans la collection Musique en Wallonie. Ce dernier incluait lui aussi Au rouet op. 13, Chant d’hiver op. 15 et Extase op. 21, mais on y déplorait l’absence de Rêve d’enfant op. 14, de Neiges d’antan op. 23, du Divertimento op. 24 et de la très émouvante Berceuse susdite. On mettra également au crédit du nouvel enregistrement la prise de son de Manuel Mohino; comme toujours somptueuse, elle chatoie tout le long du spectre sonore, des tréfonds des cordes graves jusqu’aux cimes de la chanterelle. On l’aura compris, ce disque porte en lui la promesse de moments intenses, à savourer sans mot dire au coin du feu, en cette saison hivernale.
Olivier Vrins

Son 10 –  Livret 10 – Répertoire 10 – Interprétation 10

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