A Genève : un chef exceptionnel pour un Wozzeck ahurissant

par
Wozzeck

© Carole Parodi

Qui est Stefan Blunier ? Un chef suisse de cinquante-deux ans, né à Berne où il a fait ses études de conservatoire, poursuivies à Essen où il a fondé un ‘Ensemble für neue Musik’. Dès 1992, il a été premier Kappelmeister aux théâtres d’Augsburg, Mannheim, Darmstadt et Bonn, tout en étant l’invité de la Bayerische Staatsoper de Munich, de la Deutsche Oper de Berlin, de l’English National Opera ainsi que de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig et de l’Orchestre National de Belgique. Et il a fait ses débuts hier soir au Grand-Théâtre de Genève dans un ouvrage redoutable, Wozzeck. Et il n’aura pas eu besoin des 137 répétitions d’Erich Kleiber pour la création berlinoise de décembre 1925 afin d’obtenir un équilibre des plans sonores dans une salle comme l’Opéra des Nations à l’acoustique difficile. Par la précision du geste, il réussit à ne jamais ‘couvrir’ le plateau, même dans les scènes paroxystiques où se déchaînent les passions. Et tant l’Orchestre de la Suisse Romande que le Chœur du Grand-Théâtre (préparé par Alan Woodbridge) répondent naturellement à ses exigences en rendant fluide une écriture ô combien complexe. Quant à la mise en scène de David McVicar, conçue pour le Lyric Opera de Chicago, elle est reprise par Daniel Ellis en arborant la même lisibilité. Sous de judicieux éclairages de Paule Constable réalisés ici par Christopher Maravich, le décor de Vicki Mortimer consiste en une gigantesque stèle funéraire au pied de laquelle se dégage une longue coursive à double rideau, ce qui permet l’enchaînement rapide des tableaux en un seul tenant (sans entracte) ; et ses costumes sobres situent l’action dans la misère sordide d’une bourgade sous la République de Weimar. Sur scène s’impose en premier lieu le Wozzeck du baryton anglais Mark Stone aux moyens jamais pris en défaut par une tessiture tendue qu’il utilise à des fins dramatiques pour camper un être pitoyable mais pondéré que les hallucinations entraîneront à la déchéance. En ébauchant une première Marie, Jennifer Larmore joue le tout pour le tout et parvient à rendre son personnage attachant, même si, au dernier tableau, l’aigu révèle des traces d’usure. Le jeune ténor Tansel Akzeybek a les inflexions compatissantes d’Andres, Charles Workman, l’arrogance brutale du Tambour-Major. Stephan Rügamer n’est que sournoiserie pour suggérer la méchanceté sadique du Capitaine, quand Tom Fox personnifie un Docteur tout aussi manipulateur, terrifiant tant ses deux acolytes que son patient. Et Fabrice Farina est un Fou distillant au compte-gouttes ses venimeux présages. En dépit d’une dizaine de spectateurs abonnés aux premières, apeurés par la ‘modernité’ d’une partition datant de près d’un siècle, le public ne s’y trompe pas et clame son enthousiasme. Incroyable ! Avec le récent Giasone, deux triomphes en l’espace de deux mois ! Paul-André Demierre Genève, Opéra des Nations, première du 2 mars 2017

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>