A Genève, un ’Baron Tzigane’ en déroute !

par
BAron Tzigane

© GTG Carole Parodi

Pour les fêtes de fin d’année, le Grand-Théâtre de Genève présente à l’Opéra des Nations un ouvrage peu joué de Johann Strauss jr, ‘Der Zigeunerbaron’. Comme pour nombre de ses opérettes, l’intrigue est enchevêtrée ; songeons simplement à ‘Die Fledermaus’ dont la plupart des spectateurs sont incapables de justifier le titre. Ici, elle frise l’incompréhensible avec ce Sandor Barinkay, devenu baron des tziganes, en quête du trésor hérité de ses aëux ; et ce legs sera concrétisé par… la femme dont il est épris, la bohémienne Saffi, qu’il finira par épouser.

Pour clarifier le propos, il faut que la mise en scène soit d’une extrême lisibilité : à Genève, c’est là que le bât blesse. Néanmoins, à la base, les décors et costumes de Leslie Travers se veulent ludiques avec une plateforme qui ressemble au jeu du nain jaune de notre enfance, dont une partie est redressée pour faire apparaître de petites fenêtres. Entre un voyageur esquinté, transportant de lourds bagages, qui finit par succomber dans les bras de Morphée : rêve-t-il alors de la venue d’un couple et de ses deux enfants ? La tête de cochon qu’ils portent sur leurs épaules les rapprochent-ils du clan de Kalman Zsupan, l’éleveur de porc ; ou seraient-ils les acolytes d’une Miss Piggy échappée du ‘Muppetshow’ ? Lorsque l’action commence, la régie de Christian Räth laisse patauger les personnages sans leur donner une réelle consistance théâtrale. Moderniser le propos revient à métamorphoser la troupe des bohémiens en loubards ‘punks’ ; les faire danser tient de l’exercice d’aérobic sur un vaisseau de croisière, alors que le compositeur s’amuser à paraphraser le célèbre chœur des enclumes du ‘Trovatore’ ; et faire entrer les troupes impériales consiste à laisser émerger de ‘Startrek’ des bonshommes verts à kalachnikov… Quel dommage !
D’entente avec le metteur en scène, la partition d’une durée de plus de quatre heures est judicieusement amputée de près de la moitié, en coupant quelques numéros musicaux et en faisant réécrire les dialogues parlés par Agathe Mélinand. Dans l’ouverture, Stefan Blunier, qui a magistralement dirigé ‘Wozzeck’ au cours de la saison dernière, cultive le rubato et soigne le détail ; puis il laisse souvent son orchestre engloutir le plateau qui, hélas, s’avère bien inégal. Le ténor Jean-Pierre Furlan confond Sandor Barinkay avec Samson, Eléazar ou Otello, tant ses accents héroïques privent son personnage d’une élégance toute viennoise ; et son allure de rocker fatigué nous rappelle un certain… Johnny Halliday martelant « Le Pénitencier ». En apparente méforme, la Saffi d’Eléonore Marguerre manque de rayonnement, tandis que l’Arsena de Melody Louledjian la montre à contre-emploi par rapport à sa Princesse de ‘Fantasio’ ou à sa Gabrielle de ‘La Vie parisienne’. La Czipra de Marie-Ange Todorovitch, la Mirabella de Jeannette Fischer ne peuvent masquer une évidente usure des moyens. Alors que l’ouvrage est présenté en un français pratiquement incompréhensible, la basse croate Sergio Raonic Lukovic remplace au pied levé un Christophoros Stamboglis, qui a dû être hospitalisé d’urgence au terme de la première, et chante en allemand le rôle de Kalman Zsupan. Fonctionnels mais sans éclat particulier se présentent l’Ottokar de Loïc Félix, le Comte Carnero de Daniel Djambazian, le Peter Homonay de Marc Mazuir. Et lorsque le rideau tombe, l’on a la singulière impression d’avoir passé à côté d’une œuvre au charme indéniable, mais fort mal défendue sur cette scène. Et pour tout spectateur qui a applaudi à tout rompre l’exhumation exemplaire de l’ ‘Ascanio’ de Camille Saint-Saëns (dont je n’ai pu voir que la générale), un seul mot : quel gâchis !
Paul-André Demierre
Genève, Opéra des Nations, 21 XII 2017

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