A la gloire de Saint-Saëns 

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Proserpine à l'Opéra Royal de Versailles Evadée de l'Antiquité grecque, cette Proserpine est une courtisane italienne de la Renaissance rédimée par l'amour -curieux mélange d'une comédie de Shakespeare et d'un drame de Victor Hugo. Dans sa partition, Saint-Saëns déclare avoir mis « de la passion, de la grâce et du pittoresque ». C'est bien ce qui ressort de son exécution en version de concert dans le cadre enchanteur de l'Opéra Royal de Versailles. On y ajoutera une rare émotion musicale. Composite ? L'intrigue, le livret, les influences, tout se rattache à telle ou telle origine différente, école ou tradition. Impression hétérogène il est vrai au premier abord puis, se tissent peu à peu une matière et un discours orchestral où les repères se fondent et d'où surgit soudain une présence vivante, évidente, originale, chaleureuse. Une voix. Alors, on est saisi d'admiration et de reconnaissance pour les musiciens -mobilisés et conscients de leur responsabilité- qui opèrent ce miracle. A commencer par l'Orchestre de la Radio de Munich dirigée avec tact et joie par Ulf Schirmer. C'est la seconde version (1891) de ce Drame Lyrique en 4 Actes créé le 14 mars 1887 à l'Opéra Comique qui est présentée ici avec un rôle principal plus sopranisant que celui d'origine et une fin où seule la courtisane se sacrifie au lieu de poignarder sa rivale. Point d'ivresse ni de Bacchanale, un deuxième acte séraphique dans le style du peintre Maurice Denis et une fin grandiose presque classique toute de fureur rentrée. C'est dans l'ombre de Didon et d'Elvire qu'évolue Véronique Gens, aussi loin de la Courtisane hystérique que de sa sulfureuse cousine Dalila. Le profil vocal diffère également de celui de la contralto Pauline Viardot, de Rose Caron « en moins maigre » (Saint Saëns dixit) ou du lyrique large et solaire de Cornélie Falcon auxquelles avait pensé le compositeur. Ici, le chant sobre, précis, habité de la tragédienne sert admirablement la musique de Saint-Saëns, en symbiose avec l'orchestre et ses partenaires. Tour à tour prostrée, outragée, éperdue, elle domine -par ses nuances et son style- une distribution à la diction française parfaite. Marie-Adeline Henry (Angiola énergique), Frederic Antoun (Sabatino de belle prestance) Andrew Foster-Williams (excellent bouffe) Jean Teitgen (Renzo au « creux » généreux) comme le trio des amis (Mathias Vidal, Philippe-Nicolas Martin et Artavazd Sargsyan) ne déméritent pas même si, en cette deuxième représentation, ils peinent à doser une émission trop en force pauvre en nuances. Les Chœurs de la Radio Flamande, discrets et soyeux, contribuent de leur côté à faire naître cette « atmosphère » sonore originale dont chaque détail d'instrumentation, chaque combinaison de forme et de caractère, émerveille. Ainsi de l'usage des vents, des entrées du violoncelle solo, des cascades de harpe ou des moelleuses percussions, du contraste entre déclamation, airs introspectifs, duos ou trios et grands crescendos orchestraux. Les effectifs restreints et les limites du cadre facilitent une perception fine de l'originalité et la perfection organique d'écriture du compositeur de la Danse macabre. Conditions idéales certes, mais tout de même éloignées des vœux du compositeur qui réclamait de vastes proportions et de nombreux effectifs. Le programme du Palazetto Bru Zane se flatte de présenter une « recréation ». A l'origine d'un formidable travail de redécouverte et de réalisations réussies dont Proserpine est un fleuron, il a parfois tendance à superbement ignorer les contradictions esthétiques. Il faut donc plutôt parler d'une « interprétation » mémorable. Offerte à Munich et Versailles elle fait d'autant plus regretter l'absence de cette Proserpine des scènes lyriques. Bénédicte Palaux Simonnet Opéra Royal de Versaillles, le 11 octobre 2016

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