A la Scala, un Tamerlano époustouflant ! 

par
Tamerlano

© Ph. Marco Brescia & Rudy Amisano

Pour la première fois dans son histoire, la Scala de Milan représente Tamerlano de Händel dans une nouvelle production de Davide Livermore qui sera reprise ultérieurement par le Palau Reina Sofia de Valencia. Plutôt que de situer l’action en Bithynie au début du XVe siècle, sa mise en scène la transpose à l’époque de la Révolution de 1917 en Russie ; car selon le contexte historique, Bajazet, monarque déchu de la Turquie, pourrait se rapprocher du tsar Nicolas II, Andronico, prince grec épris d’Asteria, sa fille, pourrait être tant Lénine que Trotski, Tamerlan, empereur des Tartares, le dictateur Staline, car l’un et l’autre ne sont séparés que par la Mer Caspienne (aujourd’hui, Tamerlan serait Ouzbek, Staline, Géorgien). Avec l’aide de Giò Forma, la conception décorative du régisseur est saisissante : alors que défilent des images de la Sibérie enneigée, conçues par les vidéastes D-Wok, sous de suggestives lumières dues à Antonio Castro, se profile l’intérieur d’un train avec un compartiment cachot où est enfermé Bajazet, tandis qu’éclatent continuellement les tirs de grenades. Puis l’intrigue se transportera dans le palais de Tamerlano ravagé par la dépravation, quand le dernier acte sera situé sous un gigantesque escalier où s’est glissé un fiacre, pendant que les serves tireront le butin de guerre, comme les haleurs de la Volga selon la gravure d’Ilia Répine. Les costumes de Marianna Fracasso opposent le rouge des loyalistes au gris-vert des uniformes de la rébellion. Et la dynamique constante du spectacle attise l’œil du spectateur au point de faire disparaître le carcan de l’opera seria et de faire oublier sa durée de plus de trois heures. Le second atout du spectacle est la direction de Diego Fasolis à la tête d’un ensemble sur instruments anciens émanant de l’Orchestre de la Scala, doublé par sa propre formation, I Barocchisti de la Radio Svizzera Italiana. Précision du geste, pulsation rythmique, spontanéité du coloris, tiennent à bout de bras une longue partition qui fascine continuellement par la richesse de son expression. Sur scène triomphent les deux contre-ténors : dans un rôle conçu pour le castrat Senesino, Franco Fagioli est un Andronico éblouissant, jouant des moirures du timbre tant dans l’aigu que dans le grave, étonnamment consistant, et affichant une maîtrise totale du chant orné. Ne lui cède en rien le Tamerlano de Bejun Mehta au coloris vipérin, livrant une coloratura échevelée dans son aria du troisième acte, « A dispetto d’un volto ingrato ». A plus de septante-cinq ans, Placido Domingo reprend le rôle de Bajazet : aujourd’hui, le phrasé est encore incisif, l’aigu, assez stable, ce qui masque partiellement les zones opaques dans le medium et de nombreux trous de mémoire ; mais il sait rendre sa scène de suicide profondément émouvante. L’Asteria de Maria Grazia Schiavo livre d’abord un son aigrelet dans un vibrato large ; mais au fur et à mesure que l’action progresse, l’émission se stabilise et l’incarnation devient convaincante, surtout au dernier acte. Lui est supérieure l’Irene de Marianne Crebassa, fière princesse au timbre cuivré qui exprime d’emblée sa détermination par la sûreté de ses moyens. Et le jeune baryton chilien Christian Senn campe avec aplomb un confident Leone qui saura se hisser au premier plan avec l’expérience de la scène. Au rideau final, alors que fusent les ovations pour les artisans de cette réussite, le chef en brandit la cause, la partition de Händel ! Paul-André Demierre Milano, Teatro alla Scala, le 27 septembre 2017

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