À Luxembourg, l’ensemble de violoncelles et Sofia Gubaidulina mis à l’honneur

par
Gubaidulina

© F. Hoffmann-La Roche Ltd.

Évènement rarissime : à l’occasion du 85e anniversaire de l’illustre compositrice russe Sofia Gubaidulina, les violoncellistes de l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg ont interprété l’intégrale de ses œuvres pour ensemble de violoncelles, dans la salle de musique de chambre de la Philharmonie, un superbe cadre, somptueux tant du point de vue acoustique que visuel. On the edge of abyss (Am Rande des Abgrunds) pour sept violoncelles et deux waterphones (2002) Mirage : The Dancing Sun (Die tanzende Sonne) pour huit violoncelles (2002) Labyrinth pour douze violoncelles (2011) Exploratrice sonore, mathématicienne musicale et avant-gardiste profondément religieuse, Sofia Gubaidulina ne s’est intéressée à l’ensemble de violoncelles qu’à partir du XXIe siècle. Auparavant, les violoncellistes la connaissaient pour ses 10 Préludes, les œuvres pour violoncelle et accordéon, ainsi que des œuvres concertantes alors que le grand public la connaissait surtout pour Offertorium, son célèbre concerto pour violon dédié à Gidon Kremer. On the edge of abyss, écrit pour la formation excentrique de sept violoncelles et deux waterphones, exploite l’extrémité de la touche du violoncelle soliste avec diverses techniques, toutes plus farfelues et impressionnantes les unes que les autres (soulignons l’utilisation innovante de doubles cordes harmoniques au suraigu en pizzicato). Au soliste Aleksandre Kramouchin, premier violoncelle de l’OPL, se joint l’ensemble de violoncelles, tantôt lui répondant, tantôt l’accompagnant. Sur un autre plan sonore, on retrouve les interventions des deux waterphones, instruments à friction se présentant sous la forme d’un réservoir contenant de l’eau, frotté par des archets de contrebasses. Leurs glissandos éthérés sonnent comme s’ils venaient d’un autre monde, contribuant ingénieusement aux sonorités des sept violoncelles (l’utilisation du waterphone est fréquente dans les bandes originales de films d’horreurs). Après Mirage : The Dancing Sun, œuvre plus dynamique tirant son titre d’une vision d’un soleil ‘dansant’ lors d’un coucher de soleil, la soirée s’est clôturée avec Labyrinth. Le contraste entre les deux premières œuvres à l’écriture plutôt chambriste et la dernière est net. Les douze violoncelles ont l’ampleur d’un orchestre à cordes fourni. Ici, le style d’écriture symbolique de Gubaidulina est le plus évident, tout comme son intérêt pour la séquence Fibonacci (suite de numéros entiers où chaque terme est la somme des deux termes précédents). Des images sonores en croix apparaissent lorsque deux lignes musicales se rencontrent, différentes combinaisons d’instruments sont utilisées, particulièrement le chiffre 3, symbole religieux dans tant de croyances. Des arpèges sont confectionnés avec la séquence Fibonacci… Sur papier, on pourrait n’y voir que de l’intellectualisme exagéré mais dans le cadre d’un concert, la musique de Gubaidulina séduit. Elle réussit à assumer pleinement son avant-gardisme tout en portant simultanément un regard vers le passé. L’hymne latin Dies Irae est déformé ici, des simili-chorals harmoniquement audacieux sont là somptueux. N’oublions pas de saluer les violoncellistes pour leur talent indéniable, une grande justesse… Leur prestation dans un programme si virtuose est loin d’être anodine. Et saluons aussi l’audace de la Philharmonie de Luxembourg d’avoir programmé un concert tellement atypique. À quand l’enregistrement CD ? Pierre Fontenelle, Reporter de l’IMEP Luxembourg, Philharmonie, le 17 février 2017

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