A Orange, le triomphe d’Ermonela Jaho en Butterfly

par

La soprano albanaise Ermonela Jaho et le ténor américain Bryan Hymel © Sylvain Thomas

Les Chorégies d’Orange ont connu un printemps mouvementé avec le départ en fanfare de Raymond Duffaut, directeur durant trente-quatre ans, et de Thierry Mariani, président pendant vingt ans. La menace d’un retrait de subvention de la part du Ministère de la Culture a fait nommer hâtivement à leur place Jean-Louis Grinda, actuellement à la tête de l’Opéra de Monte-Carlo, et Christine d’Ingrando.

Et le 9 juillet, sous un ciel radieux, s’est déroulé sans encombre le premier spectacle, Madama Butterfly, dont la mise en scène était assurée par Nadine Duffaut, épouse de l’ex-maître des lieux. Au souvenir de La Bohème édition 2012 où l’on avait vu une trappe engloutir le lit de Mimì comme si l’héroïne finissait dans une poubelle, l’on pouvait craindre le pire… Mais cette fois, sa régie fait montre d’une extrême sobriété en se concentrant sur l’implacable engrenage qui broie la pauvre Cio-Cio-San et son nouvel univers idéalisé. Faut-il pour autant la ridiculise à l’acte II en l’habillant comme une poupée Barbie à souliers vernis ? Comment croire ensuite qu’un haut dignitaire comme le prince Yamadori vienne demander sa main ? Par chance, le tableau des fleurs lui fait retrouver un kimono aussi somptueux que les tenues d’apparat imaginées par la costumière Rosalie Varda pour le cortège nuptial du début ; et les quelques invités américains ont le ‘look’ colonial leur permettant d’entourer Pinkerton et leur consul en uniforme. Les éclairages de Philippe Grosperrin font table rase du mur du Théâtre Antique pour se braquer sur un vaste plan d’eau avec pontons de bois où se juchent une effigie de bouddha alangui et plusieurs portiques.
Sur le plateau triomphe Ermonela Jaho par son engagement total en une incarnation de Butterfly qu’elle rend bouleversante, notamment lorsqu’elle côtoie sa ‘rivale’, Kate, enceinte d’un premier enfant. Pour ce qui est de la voix, certes, le medium et surtout le grave manquent de consistance ; mais l’aigu est la carte maîtresse qui déjoue les pièges d’un rôle écrasant. Face à elle, le Pinkerton de Bryan Hymel manque d’ ‘italianità’, ce qui lui vaut d’être conspué par la part de public qui, par principe, s’en prend au méchant. L’on peut faire le même grief à Marie-Nicole Lemieux qui cherche d’abord son timbre avant de dessiner une Suzuki qui voudrait influer sur le cours des événements. Par contre, Marc Barrard est un Sharpless convaincant par son humanité, Wojtek Smilek, un Bonze terrifiant, Christophe Gay, un Yamadori noble face à l’adversité. Et Carlo Bosi campe un Goro, manipulateur sans scrupule, quitte à user de la violence. Le chœur réunissant les effectifs des théâtres d’Avignon, de Nice et de Toulon est remarquable sous la baguette du chef finlandais Mikko Frank qui impose aussi à l’Orchestre Philharmonique de Radio France une précision du trait qui a pour revers une trop grande uniformité du coloris. Mais le public en délire fête la protagoniste, émue jusqu’aux larmes.
Paul-André Demierre
Orange, Chorégies, le 9 juillet 2016

Les commentaires sont clos.