A Turin, une envoûtante Donna Serpente

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Pour la première fois, le Teatro Regio de Turin affiche La donna serpente, un ouvrage fantastique élaboré entre octobre 1928 et octobre 1931 par Alfredo Casella qui en dirigea lui-même la création à l’Opéra de Rome le 17 mars 1932. Le livret de Cesare Vico Lodovici est basé sur une fable de Carlo Gozzi déjà utilisée par Wagner pour Die Feen. La trame est complexe, surtout si on la compare à L’Amour des trois Oranges et Turandot du même auteur. Miranda, une créature immortelle, voudrait épouser Altidòr, roi de Téflis, cité assiégée par l’envahisseur tartare ; son père, Demogorgòn, roi des fées, y consentirait à une condition : pendant neuf ans et un jour, elle ne devrait révéler à son époux ni son identité, ni ses origines ; et si celui.ci finissait par la maudire, elle se transformerait en femme serpent, ce qui finira par arriver après d’innombrables péripéties. Mais auparavant, Miranda aura convolé en justes noces avec Altidòr et aura eu deux enfants, dont elle devra simuler le sacrifice en les jetant sur un bûcher. Mais cet horrible forfait n’est que l’une des épreuves initiatiques imposées à ce nouveau Tamino. Après une scène où Altidòr retrouvera sa sœur Armilla au pays des amazones, le dénouement sera heureux. Comme souvent chez Carlo Gozzi, paraissent des personnages de commedia dell’arte destinés à alléger l’intrigue, tels qu’Alditrùf et Pantùl, proches du malheureux souverain, Tògrul, le ministre fidèle, et ses aides, Tartagìl et Albrigòr. De vaste dimension, la partition fait appel à dix-huit rôles solistes, un double chœur et une phalange orchestrale où les bois et trompettes sont par trois, les cors et tubas par quatre, avec une importante percussion, harpe, cloches, les cordes et un orchestre de scène. Depuis plusieurs années, le chef d’orchestre Gianandrea Noseda se fait le propagateur infatigable de la production symphonique d’Alfredo Casella. Et pour présenter ce premier opéra, il reprend la magistrale mise en scène d’Arturo Cirillo proposée au Festival de Martina Franca en juillet 2014 : par l’intervention de cinq ou six danseurs-figurants qui font le lien entre le monde des humains et la sphère du surnaturel, le récit se veut d’une extrême lisibilité dans un décor de Dario Gessati ne consistant qu’en de gigantesques demi-lunes que l’on déplace constamment sous de suggestifs éclairages conçus par Giuseppe Calabrò. Et les costumes de Gianluca Falaschi chatoient de coloris éclatants, tandis que les grotesques se réfugient dans les demi-teintes. Sur scène, les deux premiers plans sont confrontés à une écriture vocale extrêmement tendue par l’obligation de surpasser le flux orchestral. A cet égard, le ténor Piero Pretti est un Altidòr exceptionnel dialoguant avec la Miranda tout aussi convaincante de Carmela Remigio. Son père, le roi Demogorgòn, est personnifié par un Sebastian Catana imbu d’autorité, qualité qu’arborent aussi Erika Grimaldi (Armilla, sœur d’Altidor), Anna Maria Chiuri (Canzade, reine des amazones) et Francesca Sassu (Farzana, la fée-choriphée). Remarquables vecteurs de la veine comique sont les ténors Francesco Marsiglia (Alditrùf) et Fabrizio Paesana (Tartagìl), les barytons Roberto de Candia (Pantùl), Marco Filippo Romano (Albrigòr) et la basse Fabrizio Beggi (Tògrul). Et le public turinois applaudit à tout rompre cette œuvre difficile et longue qui exige une concentration de tout instant. Que l’on voudrait un DVD de cette superbe production ! Paul-André Demierre Turin, Teatro Regio, le 19 avril 2016

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