Aïda : un opéra de chef ?

par
Aida

© Foster.be

Avec sa succession de tableaux grandioses et intimes, héroïques et extasiés, Aïda de Verdi représente un formidable défi pour un metteur en scène, a fortiori lorsqu'il s'agit d'une première à l'opéra pour celui-ci. Stathis Livathinos est en effet issu du sérail théâtral grec. Avoir mis en scène Médée d'Euripide ou L'Iliade d'Homère donne-t-il les clés du monde lyrique ? On a pu en douter à la vision de cette production, qui charriait passages très réussis et d'autres, beaucoup moins. L'enthousiasme y était, c'est sûr, tout comme la motivation. Le résultat a paru mitigé, manquant d'une conception globale. Oui, certains tableaux ont frappé (final assez impressionnant du II, duo conclusif sous la dalle qui va ensevelir les héros), d'autres beaucoup moins (un acte du Nil sans aucune poésie), mais cela tenait plus à la tension du livret qu'à une vision particulière de la mise en scène. Sans parler d'éléments énervants, comme ce rideau de tulle qui pâlissait le fond de la scène, ou franchement ridicules tels ces soldats avançant au pas de l'oie avant le triomphe de Radamès, les petits drapeaux brandis par les femmes, ou ces esclaves frottant énergiquement le sol, puis hurlant à la folie. Si le décor, par sa froide nudité intemporelle, a pu impressionner au lever du rideau, (un rocher grisâtre, comme venu de nulle part), ses transformations ultérieures n'ont pas convaincu. La partie visuelle n'était pas compensée par une ferme direction d'acteurs, les solistes étant laissés à eux-mêmes. Par chance, Aïda et Amnéris ont bien vécu leur rôle. Vocalement, le plateau était dominé par la princesse éthiopienne d'Adina Aaron, belle et tendue du début à la fin. Elle alliait une admirable musicalité avec une virtuosité sans faille, une puissance réelle mais contenue, et des aigus miraculeux (le duo final !) : une prestation exemplaire. Verdi n'a pas doté Amnéris d'un grand solo, elle n'intervient que dans des duos ou des ensembles : Nora Gubisch habitait parfaitement son personnage, malgré une coiffure grotesque, et restait crédible, dans l'amour ravageur autant que dans la détresse finale, femme à jamais blessée. Le Radamès d'Andrea Carè a eu du mal à s'imposer, et son "Celeste Aida" n'était que moyen, tout comme sa puissance vocale lors du triomphe. Heureusement, il a livré un magnifique duo au III, tout comme dans la scène du tombeau, qui a terminé le spectacle en pure beauté. Oublions vite Dimitris Tiliakos, Amonasro tremblotant, sans aucun legato dans "Rivedrai le foreste imbalsamate". Bien mis en évidence, le Roi d'Enrico Iori a frappé, plus que le prêtre Ramfis de Giacomo Prestia, assez insignifiant. Il faut ici souligner la perfection des choeurs, dirigés par Martino Faggiani. Malgré leurs costumes bizarres, inspirés de la mythologie égyptienne (chacals, faucons), ils ont livré une fantastique prestation tout au long de l'opéra, dont une jubilatoire scène du triomphe, toute de vigueur et d'amplitude vocale. Prestation aussi admirable d'Alain Altinoglu, décidément un chef à qui La Monnaie réussit bien, et qui le lui rend de manière très claire. Sa baguette nerveuse et précise, dès la diaphane introduction aux cordes, n'accompagnait pas, elle faisait avancer l'action vers son cruel dénouement : voilà une véritable direction d'opéra, qui est drame avant tout. Et quelle allure dans le ballet, quelle fierté de mettre en évidence les beaux solistes de son orchestre ! Oui, Aïda est un opéra de chef, comme tous les derniers opéras de Verdi, oeuvres majeures du répertoire, et qu'Altinoglu, malgré une mise en scène somme toute décevante, a porté à son maximum d'incandescence. Bruno Peeters Bruxelles, Palais de la Monnaie, le 16 mai 2017

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