Aix-en-Provence : création et re-création

par
Pinocchio

Six opéras cette année au programme du festival d’Aix-en-Provence, cinq productions scéniques et une version de concert : « Yevgeni Onegin » par les solistes, chœurs et orchestre du Théâtre Bolchoï de Moscou sous la direction de Tugan Sokhiev.Le festival s’est ouvert avec la création mondiale (une commande du festival) de Pinocchio, le dernier opéra du compositeur belge Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat d’après Carlo Collodi qui présente le personnage loin de tout sentimentalisme. Les rôles sont confiés à six chanteurs aux multiples costumes qui prennent vie par la grâce d’un directeur de troupe qui est aussi le narrateur de cette histoire. C’est Stéphane Degout qui incarne ce personnage et le fait avec une maîtrise phénoménale, alternant les moments parlés et chantés avec une exemplaire projection du texte et des interprétations vocales sans fautes. Des 23 scènes de sa pièce aux situations diverses (plus pro- et épilogue), Joël Pommerat a distillé un livret varié que Philippe Boesmans a pourvu d’une partition agréable et fluide pour un orchestre réduit, dialoguant avec les « musiciens de la troupe » : Fabrizio Cassol (saxophone et improvisation), Philippe Thuriot (accordéon) et Tcha Limberger (violon tzigane). Dans son discours musical on retrouve l’ample héritage musical et lyrique de Boesmans et aussi de nombreuses réminiscences. Ainsi la fée qui veille sur Pinocchio et essaie de guider ses pas rappelle par son chant aérien et virtuose sa consoeur de la Cendrillon de Massenet. On retrouve aussi des citations inattendues comme « Connais-tu le pays » de Mignon d’ Ambroise Thomas mais avec un texte adapté aux circonstances. Et Boesmans fait aussi rire, notamment lorsqu'il introduit la seconde partie par une fanfare qui joue délicieusement faux. Joël Pommerat était son propre metteur en scène dans des décors et lumières sobres mais suggestives d'Eric Soyer, costumes, maquillage et perruques de Isabelle Deffin et vidéo de Renaud Rubiano. Il nous présente un univers assez étrange et sombre et fait dérouler l’action plus ou moins de nos jours. Le directeur de la troupe est un être défiguré et Pinocchio un pantin au masque blanc plutôt repoussant… avant sa transformation en gentil jeune garçon. Seulement la fée du haut de sa crinoline blanche de quelques mètres de hauteur évoque en quelque sorte le monde de rêve et de fantaisie. L’épisode avec la baleine est, visuellement, la plus réussie. La distribution – qui interprétera aussi Pinocchio au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, finalement rouvert, à partir du 5 septembre – est excellente. Chloé Briot campe un Pinocchio convaincant sur tous les plans. Marie-Eve Munger prête sa voix de soprano limpide aux promenades stratosphériques de la Fée. Les autres chanteurs interprètent tous plusieurs rôles et font cela avec allure et crédibilité. Vincent Le Texier est un père émouvant et maître d’école ridicule. Yann Beuron prête son talent et sa belle voix de ténor à cinq personnages différents. Julie Boulianne passe sans problèmes de la chanteuse de cabaret intoxiquée au mauvais élève rude. Et le formidable Stéphane Degout combine avec panache les rôles de directeur de la troupe, un escroc et un meurtrier. Emilio Pomarico dirigeait les musiciens du Klangforum Wien dans une exécution plein de charme, aux belles lignes musicales et timbres précieux.

La mise en scène de la nouvelle production de Carmen était confiée à Dmitri Tcherniakov qui, bien sûr, a présenté SA version de l’opéra de Georges Bizet d’après la nouvelle de Prosper Mérimée, ne tenant compte ni de la structure ni du texte du livret, ni de la dramaturgie musicale de l’opéra. Les dialogues parlés étaient pratiquement tous coupés et le contexte hispanique complètement éliminé. L’opéra ne commence pas avec le prélude musical mais avec un prélude théâtral avec un monsieur, apparemment le directeur d’une clinique, qui annonce à un homme que « dans un but thérapeutique on va lui faire 'rejouer' la mythique histoire de Carmen en tâchant d’en réactiver le force subversive et la puissance expressive ». Toute l’action se passe alors dans une grande salle de marbre beige avec des fauteuils de cuir foncé (décor Dmitri Tcherniakov). L’homme, devenu Don José, se prête bon gré mal gré au jeu. Le personnel de la clinique se partage les rôles et si nécessaire il y a des enregistrements (chœur des enfants). La femme de l’homme veut participer au jeu et se présente comme Micaëla. Les airs, duos et ensembles se suivent , mais la continuité dramaturgique se perd plus d’une fois par manque de dialogues. Et que penser de la ridiculisation du duo « Parle-moi de ma mère » ? Mais quand l’histoire de Carmen est terminée et la direction de la clinique, munie d’une grande gerbe de fleurs, vient féliciter son patient, celui-ci n’a pas du tout l’air d’avoir profité de la thérapeutique, bien au contraire. Du théâtre fascinant ? Peut-être mais au dépens de la Carmen de Bizet. Et cela je n’accepte pas. Il faut reconnaitre que le spectacle était très bien réglé mais qu’il y avait des « extra » dubitatifs (les smileys et surtout l’intervention de policiers armés) et que la direction des acteurs et chœurs était convaincante. La distribution s’engageait sans réserves, Stéphanie d’Oustrac en tête qui campait une Carmen de classe, femme libre et décidée, sexy mais jamais vulgaire, même compatissante (dans la version Tcherniakov) et vocalement épanouie et expressive. Michael Fabiano se livrait corps et âme à cette interprétation de Don José, rôle qu’il chantait avec plus de force dramatique de de beauté vocale. Elsa Dreisig* donnait son soprano riche et homogène à Micaëla qu’elle interprétait avec beaucoup de tendresse. L’Escamillo de Michael Todd Simpson était un homme élégant sans éclat vocal. Bonnes prestations de Gabrielle Philiponet (Frasquita), Virginie Verrez (Mercédès), Christian Helmer (Zuniga), Pierre Doyen (Moralès), Guillaume Andrieux (Dancaïre), Mathias Vidal (Remendado), le Chœur Aedes et la Maîtrise des Bouches-du-Rhone. Pablo Heras-Casado dirigeait l’Orchestre de Paris avec beaucoup de verve et de passion, un son luxueux, parfois un peu aux dépens d’un subtil jeu de timbres mais une belle tension dramatique.
Erna Metdepenninghen
Aix-en-Provence les 16 et 17 juillet 2016

* Jeune Artiste de l'Année, ICMA 2017

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