Aix-en-Provence : Quatre siècles d'opéra

par
Don Giovanni

Philippe Sly (Don Giovanni) (© Pascal Victor)

Le festival d’Aix en Provence peut disposer de trois théâtres pour ses représentations d’opéra. Si Pinocchio et Carmen envahissaient la scène du Grand Théâtre de Provence, Don Giovanni (1787) retournait au Théâtre de l’Archevêché qu’il avait séduit en 1949 dans les décors du « théâtre de Cassandre » qui ensuite servira d’écrin à l’ensemble des représentations lyriques du Festival jusqu’en 1973. C’est Jean-François Sivadier qui était le metteur en scène de la nouvelle production dans des décors d'Alexandre de Dardel, costumes de Virginie Gervaise et lumière de Philippe Berthomé. Pas d’évocation de Séville mais un plateau de théâtre vide avec des acteurs qui attendent et petit à petit entrent dans le drame, revêtent des costumes d’époque digne de l’Espagne de Goya pour plus tard se dévêtir peu à peu. Les scènes se suivent sans problèmes sur une scène changeante (rideau, lumières) avec des réminiscences vivantes et des interprètes se présentant sous différents aspects (les perruques de Don Giovanni !). Parfois on en fait un peu trop mais avec un Don Giovanni qui a souvent l’air d’un adolescent qui ne se contrôle plus, cela s’explique. Les autres personnages ont les profils familiers et nous pouvons même faire la connaissance de la « cameriera » de Donna Elvira, dont parle Don Giovanni et qui fera partie du menu de son dernier festin ! Sivadier réserve Don Giovanni une assez étrange fin : presque nu, quasi avec l’allure d’un Christ, Don Giovanni reste debout dans un cercle de lumière avant d’entamer une danse frénétique. Apparemment Don Juan ne meurt jamais… Le jeune baryton canadien Philippe Sly s’investissait complètement dans le rôle, courant, bondissant et poursuivant les dames avec un appétit féroce. Sa belle voix au timbre assez clair peut se faire menaçante et séduisante à souhait. Nahuel di Pierro était son fidèle Leporello, comique et attachant et chantant avec une voix au timbre plus chaud et une belle projection du texte. Le Don Ottavio de Pavol Breslik n’avait pas beaucoup de caractère mais ses deux airs étaient chantés avec souplesse, style et de beaux pianissimi. Donna Anna trouvait en Eleonora Buratto une interprète de tempérament et d’émotion et une élégante chanteuse mozartienne. Isabel Leonard donnait noblesse et ardeur à Donna Elvira, un rôle qu’elle chantait d’une voix bien contrôlée. La charmante et espiègle Zerlina de Julie Fuchs était une merveille de grâce et beauté vocale. Krzysztof Baczyk campait un Masetto adéquat et David Leigh donnait au Commendatore autorité et une voix de basse sonore. Belle prestations du chœur English Voices  et de l’orchestre Le Cercle de l’Harmonie. Jérémie Rhorer nous donnait un Mozart vivant et souple, aux accents dramatiques nécessaires et voulus. Il était attentif aux chanteurs et donnait une belle allure au spectacle.

 

The Rake's ProgressPour The Rake's Progress (1951) l’Orchestre de Paris était dans la fosse dirigé par Elvin Gullberg Jensen qui remplaçait Daniel Harding (blessé au poignet). Ensemble ils ont donné vie à la partition néo-classique de l’opéra de Stravinski avec ses rythmes secs et ses moments lyriques avec de belles interventions entre autres des vents. Mais l’exécution orchestrale restait en quelque sorte en retrait du spectacle sur scène qui avait plus de force théâtrale et de présence. Il est vrai que la mise en scène de Simon McBurney et son équipe (Michael Levine décors, Christina Cunningham costumes, Paul Anderson lumière, Will Duke vidéo et Leah Hausman chorégraphie) était très vivante et suggestive et donnait du rythme au déroulement de l’action. La scène était en quelque sorte enfermée dans une grande boite de papier blanc. Des projections sur les parois évoquaient les différents lieux d’action (de paysage idyllique de campagne verte aux murs blancs de l’asile d’aliénés en passant par des décors urbains et des intérieurs luxueux). Nick Shadow pénètre dans le monde de Tom Rakewell en crevant une parois : le chemin est libre pour Tom pour commencer sa carrière de libertin. Au cours des scènes suivantes la boite sera chaque fois déchirée un peu plus de haut en bas. La scène finale trouve Tom accroupi dans un coin de cet univers abimé qu’il tente en vain de réparer. C’est une formule originale qui marche, surtout grâce aux projections vidéo illustratives, très suggestives. Dans ce cadre Simon McBurney dirige l’action et les personnages avec habilité et efficacité. Un grand bravo aux chœurs (English Voices) et les acteurs-figurants qui donnent vie et tempo aux différentes scènes. Les protagonistes ont des profils bien dessinés et nous emmènent sans problèmes dans leur monde. Anne Trulove, la jeune fille qui aime sincèrement Tom mais est oubliée par lui, introduit et conclut quasiment le spectacle. Julia Bullock lui donne fraîcheur et émotion et un chant pur et nuancé d’une voix bien conduite mais un peu trop faible. Paul Appleby prête son ténor sain et expressif à Tom Rakewell dont il montre l’évolution jusqu’à la folie. Le diabolique Nick Shadow trouve un interprète convaincant dans Kyle Ketelsen avec une voix de baryton-basse mordante mais manquant un peu de noirceur. La décision de donner le rôle de Baba the Turk à un contreténor est défendable mais malgré la bonne interprétation hilarante d'Andrew Watts, je pense qu'une mezzo soprano est préférable pour ce personnage. Bonne prestations de David Pittsinger (Trulove), Alan Oke (Sellem), Hilary Summers (Mother Goose) et Evan Hughes (Gardien de l’asile et double de Nick Shadow). Cette production sera donnée Nationale Opera d’Amsterdam en février 2018, avec la même distribution.

 

ErismenaC’est le Théâtre du Jeu de Paume qui a accueilli Erismena (1655) un « dramma per musica » de Cavalli, dans une production du Festival d’Aix-en-Provence et de son Académie. Jean Bellorini (mise en scène, décors et lumière) a situé l’action assez complexe qui réunit des Mèdes, Arméniens et Ibères, initialement hostiles, dans une histoire d’enfants enlevés et identités cachées sur une scène quasiment vide à l’exception d’une plateforme grillagée qui bouge dans tous les sens et suggère différents lieux d’action. Par sa direction d’acteurs efficace il nous guide dans ce labyrinthe de rapports et d’émotions de dix personnages, roi, princes, valets, esclaves, guerriers, nourrice etc... des figures hautes en couleurs (littéralement) grâce (?) aux costumes absurdes, criards et kitsch de Macha Makeëff. Heureusement les interprètes sont engagés, leur interaction est fluide, les voix sont belles et l’orchestre la Capella Mediterranea dirigée avec ferveur par Leonardo Garcia Alarcon enveloppe, soutient et propulse l’action d’un son chaud et dynamique. Francesca Aspromonte est Erismena, l’amante délaissée qui se travestit en homme et devient guerrier pour suivre son amant infidèle et finalement découvrir qu’elle est la fille du roi Erimante. Totalement convaincante dans son personnage, elle exprime ses tourments d’une voix expressive et souple. Sa rivale Aldimira a la voix plus légère, le chant virtuose et la coquetterie de Susanna Hurell. Lea Desandre donne surtout à la suivante Flerida une bonne présence scénique. Les deux soupirants d’Aldimira ont les belles voix, contrastées des contreténors Jakub Jozef Otlinski (Orimeno) aux chant surtout virtuose et Carlo Vistoli (Idraspe) qui sait émouvoir. Alexander Miminoshvili donne sa jeune voix de baryton basse au vieux roi et Stuart Jackson est une nourrice d’un physique impressionnant et vocalement percutant. Andrea Bonsignore (Agrippo), Tai Oney (Clerio Moro) et Jonathan Abernethy (Diarte) complètent la distribution avec allure et de bonnes voix.
Erna Metdepenninghen
Aix-en-Provence les 15, 18 et 19 juillet 2017

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