Alexandre Tharaud inattendu dans Rachmaninov

par
Tharaud Rachma
Sergei RACHMANINOV (1873 - 1943) Concerto pour n° 2 pour piano et orchestre en ut mineur, Op. 18 - Cinq morceaux de fantaisie, Op. 3 - Vocalise, Op. 34 * - Romance et Valse pour piano à six mains ** Alexandre Tharaud (piano), Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, dir.: Alexander Vedernikov, Sabine Devieilhe (soprano)*, Alexander Melnikov et Aleksandar Madzar (pianos)** 2016- DDD- 66’41- Textes de présentation en français, anglais et allemand- Warner Classics 019029595469 Les mélomanes qui apprécient en Alexandre Tharaud le magnifique interprète de Couperin, Rameau, Scarlatti ou Chopin, seraient en droit de se demander si ce pianiste d’une élégance et d’un classicisme jamais pris en défaut a vraiment les qualités de lion du clavier théoriquement requises pour affronter le redoutable Deuxième concerto de Rachmaninov, ce superbe condensé de romantisme pianistique. Autant le dire tout de suite, les sceptiques passeront à côté d’une magnifique interprétation de ce chef-d’oeuvre trop souvent rabâché. Car -et il est en cela très proche des enregistrements du compositeur- c’est une interprétation à la fois magnifiquement décantée et olympienne que nous offre le pianiste français, fort d’une technique à ce point irréprochable qu’elle réussit à passer inaperçue, tout entière au service d’une musicalité suprêmement intelligente et sensible. Cette approche équilibrée et raisonnée (quoique dénuée de toute froideur), frappe dès le Moderato initial, pris dans un tempo strict, et où Tharaud -parfaitement soutenu par l’excellent Alexander Vedernikov et un orchestre de Liverpool très motivé- sait se montrer d’une autorité souveraine, déployant un jeu dénué de toute lourdeur et qui sait se montrer musclé -mais jamais brutal- quand il le faut, mais tout autant capable de fins rubatos. Dans le merveilleux mouvement lent, Tharaud évite souverainement le piège du pathos et de l’alanguissement, alors que le célèbre solo de clarinette est rendu avec beaucoup de douceur. On admire aussi la qualité d’écoute du pianiste qui sait se mettre en retrait quand il faut, et sa façon parfaite de gérer le flux et les tensions de la musique avec une clarté toute française. Le Finale est enlevé avec ce mélange d’autorité naturelle et de sobriété sans raideur qui fait le prix de cette version que tout amateur de Rachmaninov se doit de connaître. Alors qu’un autre concerto bénéficiant d’une même approche nous aurait sans doute tout autant comblés (et pourquoi pas le Premier?), Tharaud a opté pour un programme varié, mélangeant le connu et le très peu connu. En effet, « le » Prélude en do dièse mineur est le deuxième des Cinq morceaux de fantaisie. Fidèle à son approche, le pianiste le joue avec beaucoup de sobriété, sans une once de grandiloquence, et avec un réel sens de la grande ligne qui donne beaucoup de dignité à cette oeuvre si souvent maltraitée. L’Elégie qui ouvre le recueil est déclamée sans mièvrerie, avec une belle sincérité et une délicatesse toute chopinienne avec, par moments, de belles sonorités moirées à la main droite. Après une Mélodie assez anodine, Tharaud enlève Polichinelle avec un mélange de panache et de cet humour un peu sec propre au compositeur. Quant à la méconnue Sérénade, elle nous montre un Rachmaninov s’essayant avec succès à ce qui est bien plus qu’une espagnolade, et on peut penser qu’Albeniz ou Granados n’auraient pas eu à rougir du résultat. Dans la Vocalise, Sabine Devieilhe enchante par sa voix pure, agile et sûre. Elle aborde cette oeuvre redoutable avec la grâce et -quand il le faut- l’énergie requises, même si cette voix angélique manquera pour certains des couleurs que savait y apporter Vichnevskaya. Les deux pièces à six mains voient Tharaud s’entourer de deux excellents confrères (on remarquera que tous les protagonistes mâles de cet enregistrement partagent le même prénom, fût-ce sous des graphies différentes) pour une Valse qui est une exquise musique de salon, et une Romance dont le début se retrouve dans le mouvement lent du Deuxième concerto. Un Joker pour le Concerto ; pas de coup de foudre pour la suite...  Patrice Lieberman Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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