Attention chef-d’œuvre : L’AIGLON  

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« Le secret de notre collaboration ? Il n’y en a pas. La main droite, la main gauche. La division du travail était très honnête. L’un écrivait les dièses, l’autre, les bémols ! » Voilà ce qu’auraient déclaré Arthur Honegger et Jacques Ibert à propos de la composition de L’Aiglon d’après la pièce d’Edmond Rostand. L’on sait aujourd’hui que l’auteur de Jeanne au bûcher a rédigé les deuxième et quatrième actes ainsi que le premier tableau de l’acte trois. Surprend aujourd’hui la non-disparité de l’ensemble, même si l’orchestration de certaines pages en révèle la plume.
En 2004, à l’Opéra de Marseille, la production avait été assumée par Patrice Caurier et Moshe Leiser à la demande de sa directrice, Renée Auphan ; et c’est elle qui la reprit à Lausanne et à Tours en 2013 et maintenant sur ce plateau en utilisant les décors sobres de Christian Fenouillat et les costumes historiques d’Agostino Cavalca. Disposant d’un espace plus vaste qu’à Lausanne, le tout se regarde comme une fascinante imagerie d’Epinal, cultivant le paroxysme tragique dans la confrontation entre Metternich et le duc de Reichstadt ou dans la fantasmagorie de la bataille de Wagram et l’émotion insoutenable lorsque Thérèse de Lorget murmure à l’oreille de l’Aiglon mourant de vieilles chansons françaises comme « Il pleut, il pleut, bergère » ou « Compère Guilleri ».
Comme à Lausanne et à Tours, Jean-Yves Ossonce dirige en vieux loup de mer une partition qui n’a plus de secret pour lui. Marc Barrard et Franco Pomponi retrouvent les rôles du valet Flambeau et du prince de Metternich en leur donnant une stature impressionnante, notamment le premier, bouleversant en ses derniers instants. Par contre, à Marseille, Stéphanie d’Oustrac s’empare du personnage du Duc en lui prêtant une crédibilité et une ampleur des moyens vocaux notoires. Avec la même énergie, Sandrine Eyglier dessine la Comtesse Camerata, Laurence Janot, la danseuse Fanny Elssler, tandis que Ludivine Gombert est une touchante Thérèse de Lorget, Bénédicte Roussenq, une Marie-Louise luttant contre le destin. Yann Toussaint a la compassion du Chevalier de Prokesch, Antoine Garcin, le douloureux remords du Maréchal Marmont, quand Yves Coudray et Eric Vignau jouent de duplicité pour personnifier Frédéric de Gentz et l’Attaché militaire français. Donc, à voir absolument !
Paul-André Demierre
Marseille, Opéra, le 13 février 2016

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