Berlin, la ville orchestre

par
Widmann

Jörg Widmann

Il va sans dire que la scène culturelle berlinoise fait de la capitale allemande l’un des cœurs (avec Vienne et Londres) de la musique classique en Europe. Ainsi, il est fascinant de voir sur un seul week-end la variété de l’offre, et la qualité des prestations qui font vibrer les mélomanes fidèles et nombreux !Berlin, si l’on compte tous les orchestres symphoniques spécifiques ou reliés à des opéras ce n’est pas moins de 8 orchestres permanents ! Dès lors, chaque soirée peut être un crève-cœur qui force l’amateur à choisir entre des propositions alléchantes, mais au final le mélomane choisit toujours la Philharmonie.
En introduction le Deutsches Symphonie Orchestrer (DSO Berlin) affichait une soirée prometteuse avec une confrontation entre la pièce du compositeur Toshio Hosokawa: Méditations et la Symphonie n°3 de Mahler. La soirée devait être dirigée par le nouveau directeur musical de la phalange, le Britannique Robin Ticciati dont on compte sur le charisme pour redonner une visibilité à cet orchestre. Malheureusement affaibli par des problèmes de dos récurrents, le prodige a dû céder la place à un autre talent qui monte : l’Allemand Cornelius Meister, directeur musical de l’Orchestre de la Radio de Vienne et bientôt premier chef invité de l’Orchestre Yomiuri de Tokyo et directeur musical de l’opéra de Stuttgart.
Composée en hommage aux victimes du Tsunami du 11 mars 2011, Méditations pour grand orchestre est une partition à l’écriture raffinée et émouvante dans ses forces évocatrices et la simplicité de ses moyens : c’est la marque de fabrique de ce compositeur japonais poète des sentiments et des sons. Rompu aux musiques contemporaines les plus exigeantes, Cornelius Meister et son orchestre d’un soir resituent parfaitement l’esprit de cette pièce.
Le chef prend la Symphonie n°3 à l’énergie, dirigeant assez vite cette « symphonie monde » dont il sait relancer le discours pour donner la force dramatique requise à cette œuvre toujours gigantesque dans sa démesure. L’orchestre fait bloc avec des individualités exceptionnelles (dans les vents) et un collectif toujours puissant et impactant dans ses dynamiques.
La salle quasi pleine fait un triomphe à ce concert de près de deux heures sans pause, surtout quand Cornelius Meister fait saluer individuellement les chefs de pupitres.

Changement de registre avec, le lendemain, un concert de l’autre orchestre radio-symphonique berlinois : le Rundfunk Sinfonieorchester Berlin (RSB). Cet orchestre vit actuellement une lune de miel avec son nouveau directeur musical Vladimir Jurowski. Mais ce concert d’abonnement dominical mettait à l’honneur Jörg Widmann. Clarinettiste, chef d’orchestre et compositeur, Widmann est un homme-orchestre qui aime relever les défis. Il attaque son concert avec le Concerto n°1 de Carl Maria von Weber tout en dirigeant l’orchestre dans une interprétation racée et élégante. Sans transition Widmann proposait ensuite la Symphonie n°5 de Mendelssohn. Biberonné aux gravures des baroqueux, le chef imposait un ton altier et virevoltant. Même si un peu sec, ce Mendelssohn juvénile enthousiasmait par la force primesautière, son esprit conquérant et optimiste.
Changement radical de registre après l’entracte avec Messe, partition pour très grand orchestre de Widemann, compositeur. Commande de l’Orchestre Philharmonique de Munich et créée par son chef d’alors, Christian Thielemann, cette partition d’une quarantaine de minutes est l’une des grandes réussites du compositeur. Revisitant la messe dans un creuset purement orchestral, le musicien se fraye un chemin vers sa propre esthétique en explorant les inspirations bruitistes de l’école allemande. La musique exerce une séduction infinie sur l’oreille.
Tout au long de ce programme le « RSB » démontre une flexibilité à toute épreuve et force collective foncièrement impressionnante ! Quant à Jörg Widmann, sa versatilité et ses multiples talents en font l’un des musiciens les plus fascinants de la scène actuelle.

En apothéose d’un week-end déjà musicalement fort, il ne fallait pas rater le concert de la Staatskapelle Berlin sous la direction de François-Xavier Roth avec Renaud Capuçon. Bien connu en Allemagne, François-Xavier Roth galvanisait l’orchestre de l’opéra de Berlin dès les premiers accords de l’Apprenti sorcier de Paul Dukas. Le charisme du chef et la maîtrise stylistique parfaite faisaient de ce scherzo symphonique un moment de beauté orchestral unique. L’Oiseau de feu conclusif (donné dans sa version originale de 1910) atteignait des sommets. Au pupitre d’un orchestre tout simplement phénoménal et mené par un duo flûte-hautbois à l’engagement total, ce ballet fut un enchantement ! Avant cette démonstration symphonique, Renaud Capuçon rejoignait ses compères pour un Concerto n°2 de Bartók, fascinant d’engagement et de richesses de coloris. Dans cette partition, le duo Capuçon-Roth est affûté car ils viennent d’enregistrer l’œuvre pour le label Warner. Dès lors, l’addition de tels talents fait des étincelles ! Un concert d’anthologie !    

En conclusion, on ne peut également qu’admirer l’acoustique de la Philharmonie de Berlin, autant dans sa globalité que dans la restitution des détails. Même si on est plutôt habitué à cette salle, le pèlerinage est nécessaire.
Pierre-Jean Tribot
Berlin, Philharmonie, 25 et 26 novembre 2017

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