Bizarre! Vous avez dit bizarre?

par http://ilcllaw.com/
de rore

Cipriano DE RORE
(c.1515 - 1565)
Madrigaux
Philippe VERDELOT
(c.1480 - c.1530)
Madrigal « Queste non son piu lagrime »
Guillaume MORLAYE
(c.1510- ?)
Madrigal « Non son io che pai' in viso »
Ensemble Graindelavoix, dir.: Björn Schmelzer
2018-DDD-75'22-Textes de présentation en anglais, français et allemand-Glossa GCD P32114

Björn Schmelzer et son ensemble Graindelavoix nous avaient séduits récemment dans un étonnant Requiem d'Orazio Vecchi qu'ils interprétaient selon des choix esthétiques étonnants mais à notre sens pertinents... une fois le premier moment de surprise passé! Il récidive aujourd'hui avec un autre grand maître méconnu et, ici encore, il nous ménage bien des étonnements, pour ne pas dire plus, à commencer par le titre, étrange, qu'il donne à son album: Portrait de l'artiste en chien affamé. Que signifie-t-il? L'explication qu'en donne le maître d'oeuvre se base sur une comparaison et une citation du savant ésotériste Agrippa von Nettesheim. Il fait le lien entre un portrait du compositeur peint par Hans Mielich en 1559 et la célèbre gravure de Dürer intitulée Melancholia, où le regard de l'ange semble ramener à celui de notre homme. A côté de cet ange figure un chien recroquevillé sur lui-même. La combinaison du regard de l'ange et des traits de l'animal, lequel représente, je cite, « les sens corporels, affamés et sous un contrôle sévère dans le premier stage d'inspiration où l'inactivité ne représente pas un échec mais une vision intérieure intense », résulterait en un « portrait physionomique de l'artiste divin et de sa folie contrôlée ». Il met ensuite en rapport l'impression donnée par ce portrait avec la figure de Michel-ange, autre exemple de « nouveau type de divinité » sur lequel l'auteur s'étend sur plusieurs paragraphes. La première partie du programme met en musique l'épopée de l'Arioste, le fameux Orlando furioso, à laquelle sont conviés d'autres artistes qui ont abordé le même sujet: Philippe Verdelot et Guillaume Morlaye. Un des propos de Schmelzer y est de souligner la cohabitation, au sein d'une même pièce, d'un aspect populaire et d'un climat chevaleresque. La deuxième partie du disque, beaucoup plus courte, montre la capacité de de Rore à écrire en dramaturge, en particulier pour accompagner des tragédies ferraraises telle que Selene de Giambattista Giraldi. Enfin, la troisième est toute entière consacrée à des madrigaux de la maturité, en même temps qu'à ses pages plus célèbres. Ce dernier volet est de loin le plus saisissant: l'impact émotionnel est durable; les accents, parfois proches du hurlement, plongent l'auditeur dans une sorte d'effroi, un effroi renforcé, entre autres par des modulations modales et des chromatismes à faire dresser les cheveux sur la tête! D'aucuns trouveront cette musique parfaitement sinistre et on ne pourra leur donner tort. A notre corps défendant, il nous faut avouer qu'elle fascine. Fascination morbide? Peut-être. En tout cas, elle semble tutoyer la mort et son mystère comme peu de compositeurs avant ou après lui. Curieux personnage que ce Cyprien de Rore, en effet! Le souvenir de Gesualdo, même si l'époque (il est né quelques mois après la mort de de Rore) et le style sont bien différents, vient naturellement à l'esprit mais, à l'écoute de ce disque, l'art du prince de Venosa, par comparaison, paraîtrait presque mondain. Schmelzer parle, dans son texte de présentation, de « folie expressive », d'« instablité névrotique », de scènes finissant en « crises de démence » ou empreintes de « frénésie libidinale »: vous voilà donc prévenus! Il est quasiment impossible de juger un tel disque, nouvel ovni de l'ensemble Graindelavoix. On voudrait qualifier le traitement d'une telle musique de caricature outrancière, d'exagération hors sujet. Mais est-ce bien le cas? Les compositions, en dehors même des effets apportés par les interprètes, sont à ce point étranges, inhabituelles, qu'on ne voit guère d'argument à opposer avec objectivité à une telle lecture.
Bernard Postiau

Son 10 - Livret 8 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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