Bizarreries et frissons: tout l'imaginaire de Carlo Gesualdo

par
Gesualdo

Carlo GESUALDO
(1566 - 1613)
Madrigaux à cinq voix – Livre 6
Collegium Vocale de Gand, dir.: Philippe Herreweghe
2016-DDD-67'35-Textes de présentation en anglais, français, allemand et néerlandais-PHI LPH024

Ce n'est pas la première fois que Philippe Herreweghe aborde Gesualdo mais, sauf erreur de notre part, son approche du singulier seigneur de Venosa s'était limitée à la partie la plus célèbre de son corpus: les Répons, auxquels il avait consacré un album de deux disques, chez Alpha et, plus tôt, un autre chez Harmonia Mundi. Même s'ils demeurent moins célèbres, les madrigaux n'en restent pas moins étonnants de modernité et de bizarreries. Le mélomane d'aujourd'hui se retrouve toujours bien en peine de comparer ces pages à quoi que ce soit composé avant ou après. Les dissonances, les chromatismes, les soudains changements de registres, de climats, les brusques arrêts, le non-respect systématique de toutes les règles de l'harmonie et du contrepoint forment le matériau de base des pièces les plus extrêmes. Littéralement indescriptibles, elles semblent nées d'un esprit particulièrement fantasque et ont contribué à la légende qui entoure le compositeur aujourd'hui encore, presque autant que le tumulte de sa vie privée, marquée par le meurtre de sa première épouse, épisode bien connu et conté. Bien sûr, cette singularité n'a pas échappé à des générations de musicologues, critiques ou spécialistes qui, ne comprenant rien aux géniales intuitions du prince, l'ont d'abord traité de noble dilettante incapable de maîtriser les règles qui constituent le fondement de la musique. Ce n'est sûrement pas un hasard si Philippe Herreweghe a fixé son choix sur le dernier livre, le 6ème. C'est sans doute dans celui-ci que s'extériorise avec le plus de liberté l'imagination débridée de leur auteur. Toute l'incertitude instillée par le compositeur exerce une véritable fascination, tant sur les interprètes que sur les auditeurs, lesquels perdent rapidement leurs repères. La vision de Herreweghe est très sobre, sereine mais, par son sens analytique très aigu, entre autres, il met en avant toute l'originalité du compositeur et révèle une toile musicale d'une extraordinaire complexité. Certaines pièces sont tellement audacieuses qu'elles apparaissent bien plus modernes qu'elle ne le sont en réalité et l'on a bien du mal à concevoir qu'elles ont été écrites au 16ème siècle et non au début du 21ème. Toutes n'ont pas ce côté fantasque mais, ici, chacune est analysée et comme exécutée au scalpel, sans concession, avec une froideur calculée qui convient comme un gant à cette musique qu'elle revêt, de la sorte, d'un surcroît d'étrangeté et de mystère. Un disque pour amateurs de sensations fortes.
Bernard Postiau

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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